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mercredi 18 février 2026
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Français en hiver, Algérien au printemps, orphelin toute l’année

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Drapeaux Algérie France

Les Franco-Algériens ? De vrais maîtres dans l’art de changer de costume en fonction des saisons. En hiver, ils sont français – on leur rappelle leur devoir civique, leur carte d’identité, leur existence nationale.

En printemps, ils deviennent algériens, fleurissant sous le poids de la mémoire historique et des attentes des deux côtés de la Méditerranée. Mais dès que l’été arrive, ils se retrouvent à nouveau seuls, nus et abandonnés sous un soleil de plomb. Orphelins toute l’année, sans patrie, sans repère, flottant entre deux nations qui ne les acceptent vraiment nulle part.

Le paradoxe ? La double nationalité. Ou plutôt le piège de la double nationalité. Une promesse de richesse identitaire qui se transforme rapidement en carte de mauvaise conscience. La France vous dit « vous êtes chez vous, mais pas trop », et l’Algérie vous murmure « vous êtes des nés ailleurs, vous n’avez pas oublié, mais vous n’êtes pas d’ici ». Entre ces deux appels du pied, le Franco-Algérien se fait prendre dans une double étreinte qu’il n’a ni demandée ni voulue.

L’hiver, on lui dit que la République est sa mère, qu’elle l’a adopté, qu’il doit respecter les lois, chanter la Marseillaise et manger son pain au chocolat dans les meilleures traditions de l’hexagone. Mais le printemps arrive, et là, l’Algérie refait surface. Le pays de l’origine — ou du moins, de l’ancestralité rêvée. Les gouvernements, les politiques et parfois même les voisins le poussent à porter les couleurs du passé colonial. Mais cette couleur, on le sait, est celle de l’inachevé, des cicatrices et des souvenirs amers.

En 2005, la loi sur la reconnaissance du rôle positif de la colonisation ravive les blessures, une provocation immédiate pour une génération qui n’avait jamais oublié les fantômes de la guerre d’Algérie. Le gouvernement français n’avait alors pas mesuré l’onde de choc : des émeutes dans les banlieues éclatèrent, des jeunes issus de l’immigration, souvent d’origine maghrébine, dénonçaient leur double marginalisation – raciale et sociale. Ils étaient, pour beaucoup, ces Français oubliés, mis de côté par une République qui ne les accueillait pleinement que pour son propre confort.

Puis vint la réconciliation diplomatique avec l’Algérie dans les années 2000, symbolisée par les visites de Nicolas Sarkozy et François Hollande. Mais, sous le masque du réconfort, la guerre des mémoires continuait.

L’Algérie, de son côté, évoquait les « 1 500 000 martyrs » de la guerre d’indépendance et les blessures d’un colonialisme qui n’a pas encore été pleinement reconnu par la France. Leurs enfants, nés en France, tiraient des fils invisibles entre les deux pays, traînant le poids d’une histoire qui leur échappait. Entre nostalgie du pays d’origine et désillusion du pays d’adoption, ils étaient condamnés à incarner une mémoire collective qui se déchire.

L’été arrive. Et tout ce qui semblait fragile s’effondre. En 2019, le gouvernement algérien prend des mesures restrictives concernant les visas pour les Algériens résidant en France. Ce fut un choc pour de nombreuses familles franco-algériennes. Une fois encore, les frontières physiques et psychologiques entre les deux rives se fermaient brutalement. Le poids de la frontière invisible, déjà si lourd dans le quotidien des binationaux, s’est intensifié.

Le printemps 2025 résonne comme une énième saison de promesses inachevées. Les relations diplomatiques entre la France et l’Algérie, déjà fragiles, sont devenues un véritable cauchemar administratif pour les binationaux. On ferme des ambassades, on réduit les possibilités de visa, on sépare les familles. Et les enfants nés ici mais nourris par l’autre côté de la Méditerranée ? Ils n’ont jamais été aussi loin de chez eux. Et pourtant, ils n’ont jamais été aussi près de tout perdre.

Ils sont français en hiver, quand le vent du repli souffle fort, algériens au printemps, quand la frénésie des racines les rattrape, et orphelins toute l’année quand tout s’effondre sous leurs pieds. Ils sont le produit d’une histoire qu’on n’a pas su solder, d’un héritage qui les fait tanguer sans les faire tomber. Ils sont cette identité flottante, ce territoire en attente, entre deux rives qu’ils n’ont jamais pleinement conquis.

Le vrai drame, cependant, est que cette condition d’orphelin semble être leur seule véritable appartenance. Ni d’ici, ni de là-bas, mais ailleurs. Toujours ailleurs.

À travers les saisons de la mémoire et de l’identité, les Franco-Algériens s’efforcent de trouver un ancrage, un espace où leurs racines peuvent enfin s’enfoncer. Mais ce qui leur est promis, ce n’est ni la chaleur d’un foyer ni l’accompagnement d’une terre d’accueil. Ce printemps 2025, plus que jamais, la double appartenance ressemble à un jeu cruel où l’on exige d’eux de choisir entre un héritage qu’ils n’ont jamais eu la chance de connaître pleinement et un pays qui les considère toujours comme des étrangers de trop.

L’été, avec ses promesses de réconciliation et de fraternité, ne fait que rappeler la solitude qu’ils ressentent chaque jour. Leur véritable maison, la seule où ils semblent trouver une place, demeure cet orphelinat de la mémoire, un lieu où l’absence de reconnaissance est, paradoxalement, ce qui les définit le mieux.

Dans ce jeu de miroirs identitaires, où l’on jongle avec des loyautés successives, la véritable tragédie des Franco-Algériens réside dans ce vide éternel. L’hiver est celui de l’illusion d’appartenance à une nation qui, à chaque tournant, les remet à leur place. Le printemps, période d’embrasement des racines et des souvenirs, les attire dans un héritage qu’ils n’ont jamais pu pleinement toucher, une terre pleine de promesses non tenues. Puis, l’été arrive, avec son rejet cinglant, et la réalité se fait brutale : orphelins toute l’année, sans terre, sans père, sans refuge, constamment ballottés entre des mémoires qui ne les reconnaissent jamais complètement. Et c’est dans ce vide, ce déracinement permanent, que réside la véritable appartenance de ceux qu’on croyait à jamais divisés. Le seul chez-soi possible est celui de l’absence de chez-soi.

Épilogue : L’absence de chez-soi. Voilà peut-être la seule vérité immuable qui définit le parcours des Franco-Algériens à travers les saisons de l’identité. Un vide dans lequel ils sont condamnés à évoluer, poussés de part et d’autre par des attentes contradictoires. Entre la France, qui leur rappelle sans cesse qu’ils ne sont pas « tout à fait » chez eux, et l’Algérie, qui leur fait sentir qu’ils ne sont plus vraiment des « siens », il reste cet espace flottant.

Cet espace sans ancrage, où l’on navigue, souvent seul, sans boussole ni repères solides, dans une mer de souvenirs inachevés, de promesses non tenues et de silences gouvernementaux. À la fin, qu’importe le pays d’origine, qu’importe la patrie d’adoption. Les Franco-Algériens ne possèdent rien, à part peut-être cette douleur partagée, un vide identitaire dans lequel ils errent, jour après jour, saison après saison.

L’absence de chez-soi n’est pas simplement le manque d’une maison physique. Elle représente cette déchirure intérieure, ce déséquilibre constant, entre des racines qui ne trouvent jamais terre. Elle est cette quête de quelque chose qui ne viendra jamais : une véritable identité, une appartenance pleine et entière.

Peut-être que le seul véritable chez-soi que ces âmes égarées finiront par trouver réside dans cette absence même, dans l’idée qu’il est impossible d’être « complètement » quelque part. Peut-être que c’est cela, finalement, leur seule et unique patrie : l’absence de toute patrie.

Dr A. Boumezrag

Entre loi et légitimité : le grand divorce

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Mohcine Belabbas

Dans l’Algérie d’aujourd’hui, la réussite inquiète plus que l’échec, et la richesse suscite davantage de soupçons que de respect. Un projet de loi sur les procédures pénales, censé — entre autres — combattre la corruption, pourrait bien institutionnaliser l’arbitraire. Et consacrer la rupture entre la loi… et la légitimité.

L’innocence, en Algérie, n’est plus une présomption : c’est une parenthèse. Et cette parenthèse peut se refermer à tout moment, sur décision d’un fonctionnaire, d’un rapport administratif, ou d’une volonté politique. Ce n’est plus la justice qui juge : c’est la présomption qui condamne.

Dernier symptôme de cette dérive : un projet de loi qui légalise l’arbitraire patrimonial. Il autorise le gel, la saisie, voire la spoliation de biens sur la seule base de “fortes présomptions”, sans qu’aucune condamnation judiciaire ne soit requise. Pire encore, il enveloppe cette logique brutale d’un vernis technocratique : “urgence”, “indices sérieux”, “nécessité préventive” — autant de formulations floues, ouvertes à toutes les interprétations… ou à toutes les vengeances.

Les investisseurs, eux, ne se laissent pas distraire par les discours. Ils lisent les textes. Et ce qu’ils y découvrent, c’est un terrain miné : la possibilité d’être dépossédés sans procès, exposés sans défense, ruinés sans recours. Ce n’est pas un État de droit que l’on construit, mais un état de méfiance généralisée, un théâtre de l’arbitraire, où la richesse devient un risque, et l’initiative privée une cible.

Il ne faut donc pas s’étonner si les capitaux prennent le large. Ce texte n’attirera aucun investissement sérieux : il les fera fuir. Il poussera ceux qui ont quelque chose à perdre à sécuriser leur patrimoine ailleurs — dans des comptes étrangers, des holdings offshore, des juridictions où l’État n’est ni prédateur, ni capricieux. La peur n’est pas un moteur économique : c’est un accélérateur d’exil.

Ce projet donne un nouveau sens au succès : toute richesse devient suspecte. La croissance devient un délit, la réussite une preuve. L’administration devient juge et partie, le parquet bras armé, et le juge — lorsqu’il intervient — arrive trop tard, après les gels, les saisies, l’humiliation publique.

Le pouvoir ne veut pas d’un secteur privé fort. Il veut un capital obéissant, apolitique, dépendant. Des fortunes sous contrôle, des entrepreneurs réduits au silence. Mais il oublie une chose essentielle : le capital est mobile. Il fuit l’arbitraire, le chantage et l’opacité. Et quand il part, il ne revient pas.

Ce projet de loi ne combattra pas la corruption. Il l’institutionnalise autrement, en instaurant une culture de la peur et une justice d’exception. Il ne restaurera aucune confiance : il détruira ce qui en reste.

Il ne fera pas revenir l’argent volé. Il fera fuir ce qui restait encore.

Oui, il faut une justice forte. Mais une justice forte n’est ni brutale, ni expéditive, ni opaque. C’est une justice qui respecte les droits, garantit les procédures, et inspire confiance — même à ceux qu’elle poursuit.

Aujourd’hui, ce ne sont pas les délinquants économiques qui tremblent. Ce sont les innocents prospères. Les entrepreneurs honnêtes. Les citoyens prévoyants. Le pouvoir en place rêve d’un “Nouvel État”. Mais on ne construit pas un État moderne avec les outils du soupçon, les méthodes de l’intimidation, et les lois de l’exception permanente.

Il n’est pas trop tard pour retirer ce projet de loi — et pour repartir sur des bases saines. L’Algérie a besoin d’un texte qui ne soit pas un instrument de domination, mais l’émanation d’un débat large, transparent, contradictoire. Pourquoi ne pas ouvrir la voie à des Assises nationales pour un État de droit, où juristes, avocats, magistrats, entrepreneurs, syndicalistes et citoyens pourraient définir ensemble les principes d’une justice crédible, respectueuse des droits, au service de l’intérêt général ? Ce serait un premier pas, non seulement vers la réconciliation entre l’État et la richesse, mais surtout entre la loi et la légitimité.

Mohcine Belabbas, ancien président du RCD

Y a-t-il un pilote dans l’avion franco-algérien ?

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Macron Tebboune
Tebboune et Macron.

Avril 2025. Entre Paris et Alger, le ciel semble dégagé, mais l’air reste irrespirable. À première vue, aucun nuage. Pas de clash diplomatique majeur, pas d’incident officiel. Et pourtant, une impression flotte, tenace, lourde : celle d’un avion en vol stationnaire, sans cap défini, sans pilote identifié, et avec un moteur grippé par l’histoire.

La question se pose avec acuité : qui pilote aujourd’hui la relation franco-algérienne ? Qui tient les commandes ? Qui trace une trajectoire ? Qui parle pour qui ? Car si les deux capitales entretiennent les apparences d’un dialogue bilatéral, c’est bien à bord d’un appareil diplomatique brinquebalant, où les annonces s’enchaînent sans suite, les gestes sans courage, et les passagers sans espoir.

Côté français, l’équipage est en transition. Emmanuel Macron, en fin de mandat, navigue en mode pilote automatique. Il avait pourtant tenté de réinventer le lien algéro-français : reconnaissance partielle des crimes coloniaux, accès élargi aux archives, commémorations, rencontres culturelles. Mais le carburant politique lui a manqué. En cette campagne présidentielle 2025, la mémoire n’est plus à l’agenda. Seule l’immigration l’est. Et l’Algérie, comme en 2021, revient dans les discours sous la forme d’un problème, jamais d’un partenaire.

Le 15 mars dernier, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi réduisant les visas de regroupement familial pour les pays jugés « non-coopérants » en matière de reconduite à la frontière. Sans surprise, l’Algérie est directement visée. Alger a répondu en rappelant son ambassadeur, dénonçant une « provocation néocoloniale ». Dialogue gelé, moteur calé.

Il y a, entre Paris et Alger, une opposition fondamentale dans la gestion du pouvoir. En France, les mots crient plus fort que le silence. Les discours politiques, les déclarations sur l’immigration, les affrontements autour de la mémoire coloniale, sont omniprésents. La politique française, aujourd’hui, se nourrit de l’agitation verbale : entre promesses, dénonciations et récriminations, le mot est devenu une arme, un outil de pouvoir et de communication. Mais derrière cet excès de paroles, la transformation réelle des relations franco-algériennes semble s’essouffler. Car trop de mots, souvent, bouchent l’horizon de l’action concrète.

À l’opposé, en Algérie, le pouvoir s’épanouit dans le silence. La répression des voix dissidentes et la réduction de l’espace public de débat sont des formes de contrôle qui imposent une absence de confrontation réelle sur des sujets sensibles. L’Algérie préfère parfois se taire, jouer la carte de l’indifférence diplomatique, ou répondre par l’évacuation de l’espace de parole. Ce n’est pas un silence de paix, mais un silence politique, lourd de sens et d’inhibitions. La parole est souvent réprimée, et la mémoire collective est verrouillée sous une chape de silence. Ce pouvoir du silence, cette gestion par l’invisibilité, empêche tout dialogue réel, tout affrontement des mémoires.

Le silence d’Alger et les mots assourdissants de Paris rendent donc la relation entre les deux pays presque impossible à décoller. C’est comme si les deux capitales jouaient à l’opposé, chacune dans son rôle, mais aucune ne se décidant à réellement engager une conversation authentique.

Le printemps 2025 est aussi une poudrière électorale. L’extrême droite domine les sondages. Jordan Bardella, en meeting à Marseille, parle de « tourner la page de la repentance » et de « reprendre la main sur l’identité nationale ». Les quartiers populaires, eux, n’ont pas la même lecture de l’histoire.

Début avril, à Argenteuil, la mort d’Amine B., 19 ans, lors d’un contrôle de police, a mis le feu aux poudres. Manifestations, violences, dénonciations d’un racisme systémique : les quartiers où vivent de nombreux enfants de l’immigration post-coloniale sont les thermomètres d’une tension mal contenue. Pour eux, l’histoire franco-algérienne n’est pas une affaire de chancelleries : c’est leur quotidien.

Pendant ce temps, l’Algérie connaît une fuite de sa jeunesse à un rythme effrayant. En 2024, plus de 240 000 Algériens ont tenté l’exil vers l’Europe, souvent au péril de leur vie. Le pays vit sous inflation galopante, pénurie de logements, censure, et manque de perspectives. Les jeunes ne croient plus aux promesses du régime, ni à celles de la France.

« Entre rester pour crever ou partir pour risquer, j’ai choisi l’eau », confie Sofiane, 25 ans, à la veille de son départ depuis Oran.

Et les passagers dans tout ça ? Les passagers de cet avion fantôme, ce sont les Franco-Algériens, les Algériens de France, les binationaux, les gens qui vivent entre deux langues, deux mémoires, deux continents. Ils n’ont pas choisi cet entre-deux, mais c’est là qu’ils habitent.

En avril, un collectif d’artistes a lancé une campagne : « Ni là-bas, ni ici – mais entiers. » Des affiches dans le métro, des vidéos sur les réseaux, des performances silencieuses sur les places publiques.

Ils disent ce que ni la France ni l’Algérie ne veut entendre : que leur identité n’est ni un problème, ni un dilemme. C’est une richesse étouffée par deux États qui refusent de la nommer autrement qu’en creux.

Au fond, c’est peut-être là que tout se joue. Non pas dans les chancelleries, ni dans les micros tendus des conférences de presse, mais dans les silences pleins des passagers. Ceux qu’on n’écoute jamais. Ceux qui ont toujours été là.

Entre les lignes, entre les rives, entre les siècles.Les passagers de tous bords, ce sont les enfants de cette histoire commune, parfois fracassée, toujours niée. Ils ne réclament ni vengeance, ni pitié, ni passe-droit.

Ils réclament simplement qu’on les regarde. Qu’on les entende. Qu’on les considère. Ils sont les héritiers d’une mémoire sans statut, les porteurs d’une langue hybride, les bâtisseurs d’un avenir qui reste suspendu à une question simple :

“Faut-il choisir un camp quand on porte deux terres en soi ?” Alors non, il n’y a peut-être pas de pilote clair dans l’avion franco-algérien.

Mais il y a, en soute, en cabine, sur les ailes même, des femmes et des hommes qui savent exactement où aller. Pas pour fuir le passé, ni l’oublier. Mais pour le transformer en tremplin, pas en prison.

Près deux siècles de malentendus, de tensions et de blessures profondes, la question se pose : est-il possible de reconstruire un dialogue authentique et une relation franco-algérienne fondée sur la compréhension mutuelle et le respect ?

La réponse n’est pas simple, et l’histoire des relations entre la France et l’Algérie nous montre que ce n’est ni une tâche facile ni rapide. Le poids de la colonisation, les traumatismes laissés par la guerre d’indépendance et les mémoires conflictuelles de part et d’autre, forment des barrières solides qui ne se dissipent pas en un clin d’œil. Ces barrières ne sont pas seulement politiques, elles sont culturelles, émotionnelles, identitaires. Elles se manifestent dans les débats, les récits, mais aussi dans les mentalités et les perceptions profondes des deux peuples.

Cependant, il est toujours possible d’aller au-delà des malentendus, à condition que chacun des acteurs accepte de faire un effort sincère. Cela nécessiterait avant tout une écoute authentique et une réflexion partagée, loin des discours simplistes et des positions figées. Cela veut dire que les deux pays devraient accepter de se confronter à leur passé tout en regardant l’avenir. La réconciliation n’est pas une absence de mémoire, mais la reconnaissance de cette mémoire et de ses impacts sur le présent, et la volonté de bâtir un pont pour l’avenir.

La clé réside aussi dans les jeunes générations, qui n’ont pas vécu les mêmes fractures, mais qui portent néanmoins les séquelles invisibles de ces siècles de malentendus. Elles doivent avoir l’opportunité de faire évoluer la conversation, non plus dans la logique de l’affrontement, mais dans celle de la reconstruction.

Mais que cela soit possible, ou non, cela dépend aussi d’un facteur fondamental : la volonté politique. Sans une vraie volonté de part et d’autre de dépasser les conflits et de réinventer une relation saine, on continuera à tourner en rond. C’est dans les gestes concrets (pas seulement dans les discours) qu’un véritable changement pourra s’opérer. Cela implique d’oser l’écoute, même quand les mots sont difficiles, et de ne pas se contenter de symboles mais de poser des actions réelles pour réconcilier les mémoires et les réalités sociales des deux nations.

En conclusion, après deux siècles de malentendu, la réconciliation est possible, mais elle nécessite un effort et une transformation en profondeur de la manière dont les deux pays se perçoivent et se traitent. Il ne s’agit pas de gommer l’histoire ou de tout oublier, mais de commencer à se voir autrement, avec humanité et respect. C’est un processus long, certes, mais pas impossible. Il y a toujours une possibilité d’ouverture, tant qu’on est prêt à changer et à évoluer.

 Dr A Boumezrag

Crise franco-algérienne : une cicatrice qui gratte… et cache une tumeur

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Torturé algérien

Au printemps 2025, les relations franco-algériennes semblent à un tournant, mais sous les discours réconciliateurs et les sourires diplomatiques, une plaie profonde continue de gangrener les deux nations.

Cette plaie n’est pas simplement une blessure superficielle à panser ; elle est gangrenée, et le pronostic vital est désormais prononcé. Dans un monde géopolitique de plus en plus complexe, il est urgent de se poser la question cruciale : faut-il attendre que cette blessure se cicatrise d’elle-même, ou faut-il enfin engager une opération chirurgicale à l’échelle des deux rives de la Méditerranée, loin des sirènes du passé ?

Les pansements du passé ne suffisent plus : la plaie est trop profonde

Le passé colonial et la guerre d’indépendance algérienne, bien que lointains en apparence, restent la gangrène qui empire la relation franco-algérienne. Depuis des années, des gestes ont été faits : des excuses, des reconnaissances symboliques, des discours de réconciliation. Mais ces gestes ressemblent souvent à des pansements sur une plaie qui ne guérit pas, à des réparations superficielles qui évitent la confrontation avec les racines du mal.

Le 15 octobre 2021, un tournant a été franchi lorsque le président français Emmanuel Macron a reconnu officiellement la responsabilité de la France dans les exactions de la guerre d’Algérie. Mais après cette reconnaissance symbolique, qu’a-t-on fait de plus ? Est-ce que la France, mais aussi l’Algérie, ont pris le temps de traiter sérieusement ce passé qui continue de définir leurs relations ?

Le diagnostic : une tumeur en devenir

Sous cette plaie, une tumeur reste latente, prête à se manifester à tout instant. Cette tumeur, c’est la géopolitique actuelle. La relation franco-algérienne est marquée par des divergences profondes sur les enjeux contemporains. La guerre au Sahel, la question de la souveraineté algérienne, les désaccords sur les interventions militaires françaises, la question des réfugiés et de l’immigration sont autant de points de friction.

L’Algérie, qui a toujours vu dans les interventions militaires françaises dans la région un retour néo-colonial déguisé, perçoit d’un mauvais œil les opérations militaires françaises. De son côté, la France ne peut ignorer l’importance stratégique de l’Algérie, notamment pour ses réserves de gaz naturel et en tant que porte d’entrée vers l’Afrique. Mais cette relation reste minée par des méfiances mutuelles et des intérêts contradictoires.

Il y a aussi la question de l’immigration : depuis des années, l’Algérie se sent victime des politiques migratoires françaises. Paris, pour sa part, reproche à l’Algérie de ne pas faire assez pour lutter contre l’immigration illégale.

Le piège du double échec : entre Algérie et France

Mais au-delà de ces enjeux diplomatiques, un autre mal plus profond gangrène la relation franco-algérienne : le désespoir de la jeunesse. Les jeunes générations franco-algériennes, qu’elles soient en Algérie ou en France, se retrouvent dans une impasse où l’absence de perspectives et de solutions concrètes les pousse parfois vers des choix désespérés. En Algérie, le taux de chômage est élevé, la corruption omniprésente, et le système politique verrouillé. En France, beaucoup de jeunes d’origine algérienne, souvent issus de quartiers populaires, se heurtent à la discrimination, à l’isolement, et à un manque d’opportunités réelles.

Ce désespoir prend des formes tragiques. Nombreux sont ceux qui se jettent dans la mer Méditerranée en quête d’une vie meilleure, risquant leur vie dans une traversée périlleuse. D’autres, désemparés, se tournent vers des idéologies extrémistes ou la violence, croyant que cette voie leur offrira une identité ou un sens à leur existence. La France et l’Algérie sont devenues des spectatrices impuissantes de ce désespoir croissant. Les pouvoirs sont déconnectés des besoins réels de leurs populations, et cette fracture s’élargit de jour en jour.

Une déconnexion tragique entre les gouvernements et la jeunesse

Les pouvoirs en place, qu’ils soient à Paris ou à Alger, semblent déconnectés de cette réalité sociale. Les gestes symboliques de réconciliation ne répondent pas aux problèmes quotidiens de la jeunesse. Les réformes économiques et sociales sont insuffisantes, et la question de l’intégration des jeunes d’origine algérienne reste non résolue.

L’Algérie, souvent perçue comme un régime autoritaire, semble incapable de répondre aux attentes de sa jeunesse. La France, quant à elle, se trouve dans une situation délicate où les politiques migratoires sont perçues comme discriminatoires, exacerbant les tensions entre les deux pays. Mais ce n’est pas seulement une question de politique étrangère, c’est une crise sociale et générationnelle qui se joue dans l’indifférence des gouvernements.

Il est clair que les pansements symboliques ne suffisent plus. La plaie est gangrenée, et si l’on attend qu’elle se cicatrise d’elle-même, elle finira par mettre en danger la stabilité des deux nations et même de la région. Il est temps d’agir avec maturité et au-delà des intérêts du passé.

Les deux pays doivent comprendre qu’un véritable changement de paradigme est nécessaire. Les réparations symboliques ne suffisent plus. Une nouvelle diplomatie franco-algérienne, plus réaliste et plus pragmatique, doit émerger, en prenant en compte les enjeux géopolitiques contemporains sans se laisser enfermer dans les schémas du passé. Les deux pays doivent agir ensemble pour guérir cette plaie et surmonter les obstacles qui les séparent, afin de construire une relation fondée sur la coopération et la reconnaissance mutuelle.

Il est urgent d’agir. Une cicatrice qui gratte, certes, mais qui cache une tumeur de plus en plus menaçante. Si la France et l’Algérie veulent vraiment tourner la page, il ne suffira pas de faire de belles promesses et de poser des gestes symboliques. Un engagement sincère et une volonté radicale de changement sont nécessaires. Ce n’est plus une option, mais une nécessité pour éviter que cette plaie ne se transforme en gangrène irréversible.

Derrière les discours officiels et les déclarations diplomatiques se cachent des maux bien plus profonds. Ces fractures historiques et géopolitiques continuent de façonner la relation entre la France et l’Algérie. Les jeunes des deux rives ne peuvent plus attendre. Le temps est venu d’une opération diplomatique qui traite le mal à sa racine, d’une véritable transformation pour éviter de sombrer dans un avenir incertain et dangereux.

Dr A. Boumezrag

Tunisie/Mohamed Boughaleb : l’acharnement chronique d’un régime en dérive

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Mohamed Boughaleb n’est ni le premier, ni le dernier à subir les représailles d’un pouvoir qui a fait de la répression des voix critiques un mode de gouvernance. Journaliste reconnu pour son indépendance de ton, son humour caustique et ses interventions sans concession, il est devenu l’une des figures symboliques de la résistance médiatique face au régime autoritaire de Kaïs Saïed.

Après avoir été condamné à huit mois de prison en 2024 à la suite d’une plainte déposée par une le  ministre  des Affaires religieuses — une affaire montée de toutes pièces sur la base d’une capture d’écran non authentifiée — Mohamed Boughaleb a purgé sa peine. Mais loin d’être acquitté ou réhabilité, il est aussitôt resté la cible d’une nouvelle machination judiciaire.

Dans cette seconde affaire, toujours pendante, il est accusé d’avoir insulté une professeure universitaire sur Facebook, via un post attribué à un compte qui, selon ses avocats, ne lui appartient pas. Aucune expertise numérique n’a été diligentée malgré les demandes de la défense. Aucune vérification sérieuse n’a été faite sur l’origine du post incriminé. Et pourtant, les poursuites ont été maintenues et renvoyées devant une chambre criminelle comme si les faits en question relevaient d’une infraction grave à l’ordre public.

Mohamed Boughaleb est ainsi maintenu dans un état de vulnérabilité permanente, exposé à une condamnation lourde sur la seule base de présomptions infondées — pour avoir, en réalité, persisté à exercer son métier avec courage et sincérité.

Cette pression judiciaire se double d’un épuisement physique. Son état de santé s’est fortement dégradé depuis sa première incarcération : Mohamed Boughaleb souffre de plusieurs affections chroniques dont le diabète, l’hypertension artérielle et des troubles de la prostate. À cela s’ajoutent une dégradation de la vue et de l’audition, des douleurs persistantes et une grande fatigue nerveuse. Bien qu’en liberté, il continue de subir les séquelles d’une détention inhumaine et l’absence de soins adéquats à laquelle il a été confronté. Cet aspect rend d’autant plus inacceptable la poursuite de la procédure à son encontre : il s’agit d’un harcèlement judiciaire d’autant plus cruel qu’il s’exerce sur un homme affaibli, ciblé pour ses idées.

Le décret-loi 2022-54 : un instrument de répression systématique 

Ce harcèlement judiciaire repose sur l’article 24 du décret-loi n°2022-54 sur la cybercriminalité adoptée en septembre 2022. Derrière des formulations floues et alarmistes — lutte contre les « fausses nouvelles », « rumeurs », « propos diffamatoires » — ce texte constitue une arme redoutable contre la liberté d’expression.

Depuis sa promulgation, ce décret-loi a servi à poursuivre arbitrairement des dizaines de journalistes, avocat·es, universitaires, blogueurs, militant·es et opposant·es. Il ne prévoit ni critères clairs de responsabilité numérique, ni mécanismes d’expertise contradictoire. Il inverse la charge de la preuve, criminalise l’opinion et permet au pouvoir de choisir ses cibles.

Dans le cas de Mohamed Boughaleb, ce décret est utilisé pour maintenir la pression, prolonger l’insécurité juridique et dissuader toute tentative de critique publique. La menace d’une peine allant jusqu’à 10 ans de prison pour un contenu non authentifié publié sur un compte dont il nie la possession, illustre le degré d’arbitraire atteint.

Une justice instrumentalisée et une procédure viciée 

L’instruction du dossier de Boughaleb révèle un usage politique de la justice. Le juge d’instruction qui a refusé toute expertise technique a été promu, sans concours ni transparence, au poste de procureur de la République à Zaghouan par simple note de service dans le contexte du gel illégal du Conseil supérieur de la magistrature.

La chambre criminelle chargée du dossier, présidée par Salah Fatnassi, est connue pour traiter d’autres dossiers politiquement sensibles — notamment ceux de l’opposante Abir Moussi — et pour exécuter mécaniquement les instructions du pouvoir. Lors de l’audience du 18 avril 2025, le tribunal n’a pas semblé s’émouvoir de l’absence d’éléments sérieux ni des violations manifestes des droits de la défense. L’affaire a été reportée à mai pour audition de la plaignante.

La procédure elle-même devient un outil de punitio, où le procès n’est plus le lieu du droit mais l’instrument d’une stratégie d’épuisement.

Le CRLDHT exige des autorités tunisiennes de 

  • Mettre un terme immédiat à la procédure judiciaire en cours contre Mohamed Boughaleb, viciée dès l’origine, fondée sur des éléments non authentifiés et entachée de graves violations des garanties procédurales les plus fondamentales.
  • Réhabiliter publiquement Mohamed Boughaleb et garantir sans restriction sa liberté d’exercer en tant que journaliste, sans craintes de représailles.
  • Abroger le décret-loi n°2022-54, ou à défaut en suspendre l’application dans toutes les affaires liées à l’expression d’opinion, dans l’attente d’une réforme alignée sur les standards internationaux en matière de droits humains.
  • Rétablir un Conseil supérieur de la magistrature indépendant, pluraliste et élu, seul habilité à nommer, muter ou sanctionner les magistrats, conformément aux principes de séparation des pouvoirs et d’indépendance de la justice.

Le CRLDHT appelle la société civile, les syndicats de journalisâtes et les organisations professionnelles à 

  • Renforcer les actions de solidarité avec Mohamed Boughaleb à travers des tribunes publiques, campagnes de mobilisation, observatoires citoyens des procès et actions symboliques visibles dans l’espace public.
  • Former un front commun contre l’instrumentalisation du décret-loi 54 en constituant une coalition unifiée pour son abrogation.
  • Inviter les organisations professionnelles (barreaux, syndicats, associations de magistrats et journalistes) à refuser de cautionner des procédures judiciaires politisées qui violent ouvertement le droit à un procès équitable.

Le CRLDHT appelle les partenaires internationaux, les missions diplomatiques et les mécanismes onusiens et africains à 

  • Inclure la situation de Mohamed Boughaleb dans toutes les communications bilatérales et multilatérales avec les autorités tunisiennes, y compris au sein de l’Union européenne, de l’ONU et de l’Union africaine.
  • Conditionner toute coopération institutionnelle ou sectorielle avec la Tunisie au respect effectif des engagements internationaux, notamment en matière de liberté d’expression et d’indépendance de la justice.
  • Mobiliser les mécanismes internationaux de protection, notamment par des interventions urgentes des rapporteurs spéciaux, le dépôt de plaintes collectives devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, ou l’inscription du cas dans les procédures de l’Examen périodique universel (UPR).

L’État par décret : entre farce française et fantasme algérien

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Macron Tebboune
Tebboune et Macron.

Printemps 2025. Le monde change, les sociétés s’agitent, les crises s’accumulent. Mais face à cette complexité, les États, eux, ont trouvé leur réponse : le décret. Simple, rapide, vertical. Une décision sans débat, un texte sans dialogue. Le décret, aujourd’hui, est à la politique ce que le pansement est à l’amputation : un geste rassurant, mais rarement salvateur.

Deux pays, deux régimes, une même tentation : celle de gouverner sans gouverner. En France, le décret incarne une technocratie sous stéroïdes. En Algérie, c’est le totem d’un pouvoir qui s’invente en récitant ses propres formules magiques.

France : une République gouvernée comme une app

En France, le pouvoir s’exerce en mode « silent update ». Plus besoin de convaincre, ni même de consulter : on publie. Le décret est devenu le raccourci favori d’une classe dirigeante qui redoute l’obstacle démocratique autant qu’un bug dans un logiciel.

En avril, la réforme controversée sur l’« IA éthique » est passée comme un téléchargement automatique : adoptée par ordonnance, discutée à peine, digérée jamais. Le Conseil constitutionnel, garant supposé de l’équilibre des pouvoirs, a regardé ailleurs. Quant à la presse, elle s’est brièvement indignée avant de se remettre à couvrir l’actualité… météo.

Les libertés publiques, elles, sont devenues optionnelles. La reconnaissance faciale est « encadrée », les manifestations sont « régulées », le vote électronique est « sécurisé ». La gouvernance devient un protocole algorithmique : le citoyen, un utilisateur sans accès root.

L’État, jadis moteur de projet collectif, s’est mué en plateforme de services. Il réagit, il compense, il gère. Jamais il n’inspire. En multipliant les mini-réformes par décret, il donne l’illusion du mouvement… en évitant soigneusement la direction.

Algérie : l’État incantatoire et l’illusion souveraine

En Algérie, le décret ne vient pas clore un débat — il le remplace. C’est une déclaration d’existence dans un paysage politique figé. Le pouvoir ne gouverne pas : il proclame. Chaque décret est un acte de présence, un rituel républicain qui mime la réforme sans la faire.

En 2025, l’Algérie continue d’enchaîner les annonces : lutte contre la corruption, relance économique, sécurité nationale. Autant de promesses répétées, jamais réalisées. Le décret devient ici une forme de storytelling institutionnel, où chaque signature vise à rassurer une population qui n’y croit plus.

Sur le plan régional, l’Algérie se rêve en médiateur du chaos sahélien. En réalité, elle s’y noie. Le gazoduc transsaharien, censé incarner la grandeur géoéconomique de la décennie, est suspendu entre instabilité politique et diplomatie d’apparat. Quant aux contentieux avec le Maroc ou la France, ils servent surtout à occuper le vide stratégique.

Le décret algérien, loin d’être un outil de réforme, est une opération de communication. Il maintient les apparences : celles d’un État fonctionnel, d’un pouvoir actif, d’une souveraineté maîtrisée. Mais derrière le rideau, tout vacille. Le système fonctionne sur l’inertie, la rente et la peur de l’alternance.

Le décret : cache-misère ou stratégie d’évitement ?

Ce qui unit la France et l’Algérie, c’est une même dérive : le décret comme ersatz de gouvernance. Dans les deux cas, le politique se dérobe. L’un par hyper-rationalisation technocratique, l’autre par peur du réel.

En France, décréter, c’est gagner du temps. On réforme sans dialogue, on évite le tumulte parlementaire. C’est la gestion du court terme, au service d’une stabilité fictive. En Algérie, décréter, c’est repousser l’effondrement. On brandit l’autorité sans assumer le changement. C’est la survivance par le verbe.

Et dans les deux cas, le résultat est le même : un pouvoir qui parle à la place d’agir. Un pouvoir qui prétend maîtriser, alors qu’il ne fait que contenir.

Conclusion : une république du texte vide

Le décret était jadis l’outil d’un pouvoir fort, capable de trancher dans l’urgence. Il est devenu aujourd’hui le masque d’un pouvoir faible, incapable d’inspirer. Dans les deux cas, il témoigne d’un glissement : gouverner ne consiste plus à faire des choix, mais à les simuler.

« Là où l’on pensait gouverner, il ne reste que des signatures au bas de pages que plus personne ne lit. »

Dans cette époque où tout est communication, le décret est un geste qui rassure l’appareil, pas les peuples. Il console le politique, mais trahit la démocratie. Il produit du texte, mais pas de sens. Il impose, mais ne construit rien.

Au final, en 2025, un État par décret n’est ni une solution, ni un destin. Juste un symptôme. Celui d’une politique devenue gestion, et d’une gouvernance qui, faute de vision, s’accroche à la forme.

Dr A. Boumezrag

Un dinar en déroute pour une Algérie « victorieuse »

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Mohcine Belabbas

Le dinar algérien ne vaut plus grand-chose. Ni sur le marché, ni dans le cœur des citoyens. Ce n’est plus une monnaie, c’est un aveu de faiblesse. Dans les rues des grandes villes du pays ce sont l’euro et le dollar qui dictent leur loi. Et pendant que la Banque d’Algérie publie un taux officiel sans surprise, le vrai taux se négocie à l’ombre, en espèces, dans un marché parallèle devenu norme.

Voilà l’état de notre souveraineté monétaire : une fiction administrative, démentie quotidiennement par la réalité économique.

Officiellement, le marché informel est combattu. Officieusement, il est toléré, parfois même utile pour désamorcer la colère populaire. Officiellement, le dinar est stable. Officieusement, il ne permet plus de changer une voiture vieillissante ou d’acheter un mouton pour l’Aïd. Officiellement, nous parlons de “relance économique”. Officieusement, nous stagnons depuis quatre décennies. Le citoyen algérien, lui, n’a pas besoin de rapports officiels : il le voit à la caisse du supermarché, dans les frais scolaires de ses enfants, dans son pouvoir d’achat en ruine.

Soyons clairs : cette situation n’est pas née d’une malédiction économique. Elle est le produit d’un système fondé sur la rente, sur l’importation comme modèle de croissance, et sur une gouvernance qui préfère l’improvisation aux réformes structurelles. Dans un pays aussi riche en ressources et en talents, l’érosion du dinar n’est pas une fatalité, mais une responsabilité politique.

Oui, des contraintes extérieures existent. La dépendance historique aux hydrocarbures pèse lourd, les instabilités régionales ajoutent des incertitudes, et les marchés mondiaux ne font pas de cadeaux. Mais justement : c’est dans ces moments que les nations souveraines tracent leur propre voie. Ce que nous vivons n’est pas une conséquence de la mondialisation, mais de notre incapacité à la préparer et à y répondre avec lucidité.

Revaloriser le dinar n’est ni un slogan technocratique, ni une utopie nationaliste. C’est un projet politique exigeant, qui passe par la reconquête de la confiance – à la fois des citoyens et des investisseurs. Il implique un changement de cap économique : production locale, transformation industrielle, exportations hors hydrocarbures, réforme fiscale équitable, bancarisation intelligente, lutte réelle contre la fuite de capitaux. Cela suppose aussi de véritablement libérer l’initiative privée, contrôler les mouvements de capitaux sans asphyxier l’économie réelle, et de faire confiance à la société civile dans sa capacité à créer de la valeur.

Une monnaie nationale n’est pas un simple outil de transaction. C’est un miroir de la solidité d’un État, de la cohérence de sa politique, de la confiance qu’il inspire. Lorsque le dinar perd sa valeur, c’est le contrat de confiance entre l’État et ses citoyens qui se fissure. Il ne s’agit donc pas seulement d’économie, mais de justice. Car une monnaie faible, c’est une inflation forte. Et cette inflation, comme toujours, frappe d’abord les plus modestes. Ceux qui ne peuvent pas thésauriser en euros, ni ouvrir un compte offshore.

Redonner sa valeur au dinar, c’est rétablir l’égalité des chances. C’est garantir l’accès équitable aux soins, à l’éducation, à la mobilité. C’est mettre fin à l’économie à deux vitesses, où les plus favorisés accèdent à la devise et les autres s’enfoncent dans la précarité.

Enfin, redonner au dinar sa place, c’est affirmer que notre souveraineté n’est pas un mot vide. C’est admettre que l’Algérie ne peut prétendre à une place digne dans le monde si elle ne maîtrise pas sa propre monnaie. Cela demande de la rigueur, du courage, et surtout une vision. Pas des incantations patriotiques, pas des lois de finances à courte vue.

Alors oui, pour l’instant, nous restons les champions du taux parallèle, les maîtres du double discours et les rois de l’évasion monétaire. Mais rassurez-vous : sur les affiches et dans les cérémonies officielles, l’Algérie reste “victorieuse”. Pas contre l’inflation. Pas contre la fuite des talents. Pas contre la pauvreté. Non. Une victoire de façade, pour un peuple à qui l’on demande d’applaudir pendant qu’on lui vide les poches.

Mohcine Belabbas, ancien président du RCD

Me Ahmed Souab arrêté, nouvelle atteinte à l’indépendance de la justice en Tunisie

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Me Ahmed Souab
Me Ahmed Souab arrêté, nouvelle

L’avocat et ancien magistrat administratif Ahmed Souab a été arrêté ce lundi matin par une unité sécuritaire relevant du Pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme. Dix agents lourdement armés ont fait irruption à son domicile, procédant à une perquisition musclée, avant de le transférer à la caserne de Bouchoucha où il a été placé en garde à vue pour une durée de 48 heures, sur la base de la législation antiterroriste.

Cette arrestation brutale fait suite à la diffusion d’un extrait vidéo sur les réseaux sociaux, dans lequel Maître Souab livrait une analyse critique du fonctionnement de la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme, à l’issue de l’audience du 18 avril dernier dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État ». Dans ce passage, l’ancien juge décrivait la situation du président de la chambre comme étant sous menace et intimidation directe, compte tenu du dévouement de la justice à l’exécutif, qui détient aujourd’hui tous les leviers de nomination, de révocation et de pression sur les magistrats.

Ce diagnostic – que partage une large partie des observateurs – s’inscrit dans une lecture factuelle et critique de l’effondrement de la séparation des pouvoirs et de la soumission du pouvoir judiciaire à l’appareil présidentiel. Le propos d’Ahmed Souab, qui ne contient en aucun cas de menace explicite ou implicite, a néanmoins été présenté de manière tronquée et alarmiste, sous l’effet d’une campagne de manipulation et d’instrumentalisation politique orchestrée sur les réseaux sociaux.

Son interpellation s’inscrit dans une stratégie systématique de répression des voix critiques, notamment des avocats engagés dans la défense des détenus d’opinion. Elle soulève de sérieuses inquiétudes quant au respect des garanties procédurales : absence de mandat d’amener, recours disproportionné à la force et détournement de la législation antiterroriste à des fins de persécution politique.

Nous exprimons notre solidarité totale avec Ahmed Souab, figure de probité et de courage dans le combat pour les libertés publiques en Tunisie. Nous dénonçons avec la plus grande fermeté cette nouvelle atteinte à la liberté d’expression, à la défense et à l’État de droit.

Le CRLDHT appelle :

  • À la libération immédiate et inconditionnelle de Maître Ahmed Souab;
  • À l’arrêt de la criminalisation des opinions juridiques critiques ;
  • Et à la mobilisation des instances nationales et internationales pour faire cesser la répression croissante contre les avocat-e-s, journalistes, syndicalistes, opposants et défenseur-e-s des droits humains.

L’arrestation d’Ahmed Souab n’est pas un fait divers : elle est le symptôme alarmant d’un pouvoir qui ne tolère plus aucune dissidence.

Paris le 21 avril 2025

Un roi, un président… et mille alliances pour une même solitude

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Tebboune M6

Chronique printanière sur un Maghreb qui se regarde en chiens de faïence. Parfois, la géopolitique maghrébine ressemble à une vieille pièce de théâtre où les acteurs refusent de changer de costume, mais renouvellent sans cesse les accessoires.

D’un côté, un roi qui soigne son image, multiplie les partenariats, les accolades diplomatiques, les deals de drones et les sommets feutrés. De l’autre, un président qui tient haut la bannière de la souveraineté, dénonce l’ingérence, toise les voisins, et célèbre chaque contrat gazier signé avec la Russie ou la Chine comme une gifle à l’Occident.

Entre Rabat et Alger, les gestes sont nouveaux, mais la rivalité est vieille comme les palmiers.

Le roi du Maroc, stratège feutré, a troqué le burnous pour le veston d’affaires. Il serre des mains à Tel-Aviv, reçoit des F-16, sourit à Macron quand il le veut bien, et surtout, fait mine de ne pas voir l’Algérie.

Il vend un modèle de stabilité à géométrie variable, en s’alignant là où ça paie : États-Unis, Israël, Émirats… Peu importe la cohérence, pourvu que la carte du Sahara soit dans les bonnes poches.

En face, le président algérien rejoue le non-alignement sauce 2025. Un cocktail de défiance vis-à-vis de l’Occident, d’hommages à la lutte anti-impérialiste, et d’accords bien huilés avec Pékin et Moscou. Il ne normalise pas, il moralise. Il ne pactise pas, il patiente. Tout le monde est suspect, sauf ceux qui ne demandent rien — surtout pas des comptes.

Les deux capitales tissent leur toile, mais pas la même soie.

Rabat regarde vers Tel-Aviv, Washington et Abou Dhabi. Alger vers Moscou, Pékin, et parfois Téhéran — à distance prudente.

Le Sahara occidental est la ligne de fracture, l’obsession mutuelle, le chiffon rouge dans un Maghreb qui refuse de se parler autrement qu’à travers des communiqués acides.

Et pendant ce temps ?

Le Maghreb économique reste une utopie. Les frontières terrestres sont fermées. L’Union du Maghreb arabe est un souvenir sur Wikipédia. Et l’Afrique, qu’on se dispute dans les discours, avance sans eux, entre projets chinois, startups nigérianes et diplomatie rwandaise.

Le roi est seul, car trop aligné. Le président est seul, car trop rigide. Le premier a des partenaires, mais pas toujours des amis. Le second a des convictions, mais souvent peu d’alliés solides.

Le roi a les honneurs d’un Occident qui aime les régimes « stables », mais regarde ailleurs dès que la démocratie éternue.

Le président a le respect des principes, mais pas toujours les moyens de ses ambitions. Tous deux sont souverains, certes, mais la souveraineté est devenue une monnaie : il faut savoir l’échanger sans se vendre.

Et le peuple, dans tout ça ? Il regarde. Il attend. Il rêve d’emploi, d’ouverture, de circulation. Mais il hérite d’une diplomatie fossilisée, d’une guerre froide régionale servie avec des hashtags.

Les jeunes Marocains partent à Dubaï ou en Europe. Les jeunes Algériens à Montréal ou dans des bateaux. Le Maghreb de 2025 est moderne à l’extérieur, rouillé à l’intérieur.

Un roi, un président… et mille alliances pour une même solitude. Pas de paix, pas de guerre. Juste ce grand entre-deux maghrébin, nourri de rancunes et de gestes politiques sans vision commune.

Et pendant que les puissances s’installent, investissent, influencent, le rêve maghrébin — lui — reste en transit quelque part entre Tanger et Tamanrasset.

Plusieurs pistes de recherche peuvent être explorées. L’analyse est brillante mais elle sous-estime le poids de l’histoire coloniale et des blessures non cicatrisées. La rivalité maroco-algérienne est aussi une guerre de mémoire. Elle ne se résoudra pas avec des accords ou des drones, mais par un véritable travail de réconciliation des récits. »

Le roi et le président ont chacun leurs raisons, leurs contraintes. La complexité du Maghreb ne peut se résumer à un duel d’egos. La chronique oublie que des mécanismes de coopération existent, en coulisses, souvent invisibles, mais bien réels. »

La piste nationaliste algérienne : encore un article qui confond souveraineté et isolement. L’Algérie ne s’aligne pas parce qu’elle a une colonne vertébrale. Mieux vaut être seul que sous influence israélienne ou atlantiste. »

la piste royaliste marocaine : le Maroc avance, investit, rayonne. Si le président est jaloux, qu’il ouvre ses frontières. Le roi, lui, agit. Les critiques sur les alliances sont absurdes dans un monde interconnecté. »

La piste jeune génération /ironique : un roi, un président… et nous, les jeunes, on swipe à gauche sur les deux. Qu’ils règlent leurs comptes, on a TikTok, l’exil ou les start-ups pour vivre ailleurs. »

La piste  réaliste / fataliste : le Maghreb n’a jamais vraiment fonctionné ensemble. Ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que désormais tout le monde fait semblant d’y croire… sauf les populations. »

La piste des média étranger / observateur extérieur : à l’heure où le monde se régionalise, le Maghreb se fragmente. Vu d’Europe ou d’Afrique, c’est une aberration stratégique. Deux puissances moyennes qui sabotent leur avenir commun pour des raisons internes. »

Conclusion

Le Maghreb, en ce printemps 2025, n’est ni en guerre ni en paix. Il est en suspens. Deux États, deux modèles, deux orgueils qui s’observent sans se comprendre. L’un multiplie les poignées de main à l’international, l’autre les postures de défi. Et entre ces deux solitudes souveraines, aucun pont, juste des lignes rouges et des postures de parade.

Peut-être qu’au fond, la véritable tragédie n’est pas qu’ils se détestent, mais qu’ils ne se manquent même plus.

Moralité

« Quand deux puissances régionales refusent de se parler, ce ne sont pas leurs peuples qui s’éloignent, ce sont leurs ambitions qui se ratatinent.

Quand deux frères se battent, ce sont les étrangers qui héritent du patrimoine. »

Dr A. Boumezrag

Pour que nul n’oublie le Printemps noir 2001, c’était notre promesse

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Guermah Massinissa

Témoignage. Le 18 avril 2001, Guermah Massinissa est assassiné dans une brigade de gendarmerie à Beni Douala, à Tizi Ouzou. Le lendemain, l’information est relayée par le journal Liberté.

Le 22 avril 2001, des collégiens, en route pour une séance de sport, sont arrêtés par la gendarmerie à Amizour, dans la wilaya de Béjaïa. Leur “faute” : avoir chanté un chant berbère… C’était le summum de la provocation. Les émeutes commencent le soir même. Trois jours plus tard, c’est toute la vallée de la Soummam qui entre en ébullition. Ighzer Amokrane, haut lieu de la Révolution et du Congrès de la Soummam, s’enflamme. Le 25 avril 2001, un convoi de CRS tire à balles réelles sur des jeunes pacifiques. La première victime tombe sous les balles : Imekhmoukhen Kamel, 18 ans. D’autres suivent : Saidani, Chila…

Kamel est la première victime à tomber après Guermah Massinissa. Les jeunes, révoltés, refusaient de laisser passer cela. Ils réclamaient justice, surtout après la déclaration insultante du ministre de l’Intérieur, qui, pour justifier la mort de Guermah, l’avait qualifié de “voyou” lors du journal télévisé de 20h. En réponse, les jeunes scandèrent un slogan devenu emblématique de ce nouveau mouvement : “Ulac Smah” — “Pas de pardon”. Ils exigeaient la vérité, la justice, et le départ immédiat des gendarmes. Guermah, rappelons-le, avait été tué à l’intérieur même d’une brigade de gendarmerie.

Akbou, ville limitrophe d’Ighzer Amokrane, est en ébullition. La tension est déjà palpable.

Pour ma part, moi qui avais décidé de décrocher, de prendre du recul après les grandes désillusions liées aux divisions ayant secoué le MCB et le mouvement démocratique… Après le 20 avril 2000, j’avais pris la décision de m’occuper de moi-même. Je suivais alors les événements de loin, mais non sans intérêt.

Le 26 avril 2001, je me lève comme d’habitude pour me rendre à mon travail. Je travaille toute la journée dans un village de la commune d’Ighil Ali, isolé, loin de toute information. Le soir, sur le chemin du retour, en arrivant au village, on aperçoit déjà de la fumée à l’horizon. Des pneus brûlent sur la route. J’étais avec Moussa et Mohand. En entrant dans Akbou, c’est une scène de guerre : routes fermées, lampadaires renversés bloquant le passage, fumée et barricades sur toute la nationale 26.

Face à la situation, conscients des dangers et des risques de dérapage, nous comprenons qu’on ne peut pas rester indifférents. Il faut agir, s’organiser. Il est hors de question de laisser des enfants, des collégiens, seuls face aux services de sécurité. Le bilan est déjà lourd : quatre morts…

Le soir même, nous prenons contact avec Djamel Benseba. On se dit qu’il faut s’impliquer, qu’on ne peut plus rester spectateurs. Alors, on se donne rendez-vous pour le lendemain matin, à 9 h.

Le 26 avril 2001, comme convenu, nous nous retrouvons à la place Colonel Amirouche, face à la mairie. Abderrahmane Benseba, maire d’Akbou, vient à notre rencontre. Il a le pied dans le plâtre, mais malgré cela, il est là. Il nous dit simplement : « La mairie est à votre disposition. Faites quelque chose. La situation est grave. »

Et en effet, l’inquiétude est partout. Elle pèse lourdement sur la ville. La veille, à Ighzer — ville voisine d’Akbou — trois jeunes ont été tués par balles, et de nombreux blessés ont été transférés à l’hôpital d’Akbou. L’information s’est propagée comme une traînée de poudre dans toute la région. Le choc est profond, la tension à son comble.

On se donne le mot : une réunion de crise est prévue à 11h, à la mairie. Tous les représentants des partis, des organisations et de la société civile sont conviés à une réunion de concertation.

Tout le monde est là. La discussion tourne rapidement autour de la nécessité urgente de s’impliquer, de ne pas laisser les collégiens et les jeunes livrés à eux-mêmes dans la rue. L’objectif est clair : soutenir le mouvement, mais s’organiser, éviter les dérapages, contenir la violence, prévenir le pire. Un appel à la retenue et à la désescalade est rédigé, adressé aussi bien aux autorités et aux forces de sécurité qu’aux jeunes mobilisés. Un comité de crise est mis en place.

Mais ce que nous redoutions le plus ne tarde pas à se produire. En pleine réunion, la terrible nouvelle tombe : un premier blessé par balle vient d’être signalé du côté des lycées. Il s’agit de Djadda Idir. Quelques minutes plus tard, un autre nom : Ikken Sofiane, un collégien de 13 ans, touché par balle à l’abdomen. Sofiane… c’est lui, sur la photo, à gauche.

La marche des collégiens arrive déjà sur la place d’Akbou. Ils sont en colère, déterminés, prêts à en découdre avec les forces de l’ordre. Nous essayons de les calmer, de leur parler, de les contenir. Ils nous rétorquent avec rage :

« On vous connaît… vous, les militants pacifistes. On a marché derrière vous pendant une décennie, pacifiquement. À Alger, à Béjaïa, à chaque fois on se fait tabasser par la police, et puis on rentre chez nous. Et rien ne change. Rien ! On ne peut plus continuer comme ça. Ce système est violent, il ne comprend que le langage de la violence. Ils ne peuvent pas nous tuer : on est déjà morts. »

On marche avec eux jusqu’au tribunal, on voulaient passer le message , on voulait gagner leurs confiance, nouer le dialogue … C’était important pour nous, après la marche on forme une délégation ; il fallait discuter avec les chefs des services de police, les renforts écumait le commissariat , plusieurs et fourgons de police stationné en face dans le siège du service de l’hydraulique… On était a 7 dans la délégation; le message était de demander a la police d’arrêter l’utilisation des armes de guerre face a des enfants et de cesser les tirs a balles réelles et les tirs tendus avec les bombes lacrymogènes sur les foules… L’échange était tendu , les chefs de la police disent qu’ils ont ordre de protéger les institutions de souveraineté et qu’ils ne reculeront pas, ils voulaient nous renvoyer la balle a nous , c’est a nous de contenir les jeunes et les calmer ; Ia répondu que la provocation est venu du régime surtout avec la déclaration du ministre de l’intérieur au JT de 20 h traitant Massinissa de voyou pour justifier son assassinat.

La journée du 26 avril fut intense, chargée d’émotion et de tension.

Guendouza, sur la route nationale, était devenue l’artère principale du mouvement. Le carrefour, bloqué par une grosse citerne métallique, servait de point de ralliement. C’est de là que partaient toutes les marches. Les jeunes avaient rebaptisé la place “El Qods”. Chaque matin, des milliers de jeunes affluaient de toutes les communes alentour. La citerne faisait office d’estrade improvisée pour les discours et les appels à la mobilisation.

Avec Djamel, qui habitait à proximité du carrefour, nous nous retrouvions régulièrement sur les lieux pour discuter avec les jeunes, les écouter, les accompagner.

Le vendredi 28 avril 2001, les jeunes lancent un mot d’ordre clair : marcher vers la brigade de gendarmerie et exiger le départ immédiat des forces de l’ordre. Avec Djamel, nous avons tenté de les dissuader, en soulignant les risques énormes d’un affrontement. Nous leur avons parlé avec calme, essayant de faire appel à leur raison. Mais ils étaient déterminés. Rien ne semblait pouvoir les arrêter. Nous n’avions alors qu’un seul choix : participer à la marche, l’encadrer du mieux possible pour limiter les débordements.

Nous avons donc marché avec eux. Beaucoup de jeunes étaient encagoulés. En arrivant devant la brigade, la foule était immense. Les manifestants encerclent le bâtiment, scandant avec force le départ des gendarmes. À l’intérieur, les renforts du GIR — un corps antiémeutes particulièrement violent — étaient déjà sur place. L’escalade semblait inévitable.

La tension montait d’heure en heure. Un moment, la foule décide d’envoyer une délégation pour tenter une médiation. Moi et Djamel sommes désignés pour en faire partie. Les jeunes reconnaissaient notre engagement et notre expérience. Nous étions cinq en tout, dont un collégien, visiblement très en colère.

À notre arrivée dans les locaux de la gendarmerie, l’atmosphère était lourde. Il ne nous a pas été laissé beaucoup de marge pour négocier. Nous avons proposé le retrait symbolique des renforts, ne serait-ce que pour apaiser les esprits. Mais nous savions que les gendarmes ne quitteraient pas les lieux, d’autant plus qu’ils y vivaient avec leurs familles. Le commandant de la compagnie nous a répondu sans détour : il est militaire, disait-il, et ne quitterait jamais son poste sans l’ordre de ses supérieurs. Mieux valait, selon lui, mourir avec ses hommes que d’abandonner la brigade. Les discussions ont alors pris fin. Nous nous sommes retirés.

À peine sortis, les affrontements éclatent.

Les jets de pierres et de cocktails Molotov fusent de toutes parts. La riposte est brutale : un fusil mitrailleur est installé sur le toit du bâtiment, et les tirs commencent à fuser en direction de la foule. Les cris, la panique, les courses désespérées s’emparent de la place. Les balles sifflent au-dessus de nos têtes.

Noureddine Ikken s’effondre, touché par une rafale à la jambe. Il fallait le secourir. Des jeunes, courageusement, se précipitent sous les balles pour le récupérer. Il est transporté à pied, dans une course folle depuis la brigade jusqu’à l’hôpital d’Akbou.

Son frère, Sofiane, y était déjà hospitalisé depuis deux jours. Lui aussi avait été blessé, touché par une balle en plein ventre. Noureddine, âgé de seulement 14 ans, collégien lui aussi, subira malheureusement une amputation de la jambe quelques jours plus tard. ( Noureddine sur la photo)

Nous avons tout tenté pour éviter cette issue. Il a même été transféré à Alger, auprès du professeur Chaouche. Mais ce dernier nous a expliqué que sans amputation, le risque de gangrène était trop grand, et qu’il entraînerait une mort certaine.

Le jour de son amputation a été l’un des plus douloureux. Il fallait le préparer psychologiquement. Nous avons fait appel à un autre jeune hospitalisé, Batouche Amar d’Ighzer Amokrane. Lui aussi avait été amputé d’un pied. Un jeune d’un courage admirable. C’est lui qui a veillé sur Noureddine toute la nuit, le soutenant, lui parlant, lui montrant par l’exemple que la vie continue malgré tout.

Aujourd’hui, Sofiane Ikken est avocat. Il a été celui de la Ligue des droits de l’homme, la voix des sans-voix à Béjaïa. Il s’est engagé dans tous les procès d’opinion et politiques, des chrétiens, des Ahmadite, des non jeûneurs, des journalistes, militants politiques…. Pendant le Hirak, il était présent dans les procès des porteurs du drapeau amazigh.

Je me souviens d’un moment fort : lors du procès d’un jeune arrêté à Sétif pour avoir brandi un drapeau amazigh, c’est lui, Sofiane, qui nous a discrètement demandé un drapeau. Avocat de l’accusé, il a sorti le drapeau amazigh en plein audience, face au procureur et au juge, et l’a brandi avec fierté. La salle est restée stupéfaite. Les policiers, tout fiers d’avoir arrêté un jeune pour ce drapeau, étaient scotchés.

Quant à Noureddine, lui aussi a poursuivi ses études universitaires. Ces deux jeunes que j’ai accompagnés dans la douleur et dans l’espoir sont aujourd’hui ma fierté, mon espoir.

À travers ce témoignage, je tiens à rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui ont survécu à la tragédie de 2001. À toutes les victimes, aux blessés, aux mutilés à vie. À ces jeunes arrachés à la vie, à leurs familles brisées, à celles et ceux qui portent encore aujourd’hui, dans leur chair et leur esprit, les stigmates de cette violence d’État.

Trop de mal a été commis par un système qui, encore aujourd’hui, refuse de regarder la vérité en face. Il persiste dans le déni, dans le mépris, dans l’oubli. Il refuse d’assumer, de tirer les leçons, de rendre justice.

À ce jour, justice n’a pas été rendue. La vérité n’a jamais été dite. Ni les commanditaires, ni les auteurs n’ont été poursuivis. L’assassin de Guermah, le gendarme Mestari, vit aujourd’hui librement, sans inquiétude. Il se pavane peut-être même, insouciant, et qui sait, il rira peut-être de ce témoignage… Mais l’Histoire, elle, ne l’oubliera pas. L’Histoire finit toujours par rendre justice.

Mais nous, nous n’oublions pas. Nous n’oublierons jamais.

Saïd Salhi