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mercredi 19 juin 2024
A la uneLe Hirak, un mouvement de ruptures (Contribution)

Le Hirak, un mouvement de ruptures (Contribution)

Dans cette contribution, Fathi Ghares du Mouvement démocratique et social (MDS) en Algérie dresse un constat critique de l’incapacité des partis politiques algériens à encadrer les mouvements populaires depuis les manifestations d’octobre 1988. Face à l’échec des élites traditionnelles, l’auteur voit dans le Hirak de 2019 l’unique voie vers un véritable changement démocratique radical. Il appelle les figures de l’opposition à se régénérer au sein de ce soulèvement populaire en rompant avec les anciens compromis.

On ne peut trouver d’explication cohérente pouvant aider à cerner la réalité politique algérienne. Cette dernière est marquée par une incapacité des partis politiques à encadrer le mouvement populaire, sans un retour à ce que fut l’expérience du multipartisme issue après les manifestations du 5 Octobre 1988.

Une expérience qui s’est soldée par un renversement du processus politique naissant, et dont les conséquences catastrophiques sécuritaires et politiques pèsent toujours sur le pays.

La révolte populaire de 1988 correspondait à la dernière phase de toutes les protestations à caractère politique et social ayant marqué les années quatre- vingts. Mais cette dernière se distingue par l’émergence d’un encadrement politique issu du multipartisme, adopté par le pouvoir en place comme solution tactique, permettant, d’une part, la réforme du système de l’intérieur et le contrôle de la radicalité des revendications populaires, d’autre part.

Cette nouvelle configuration politique devait permettre, cette fois-ci, la réalisation d’un compromis politique devant assurer la continuité du système dans le cadre de ce multipartisme. Ce qu’il faut saisir donc c’est que le multipartisme en Algérie a été, dès le départ, soumis à l’agenda politique de Chadli Bendjedid, qui visait la création de nouvelles médiations entre le peuple et le système afin d’éviter toute dérive politique préjudiciable aux réformes entamées par le pouvoir, plus exactement après la crise économique de 1986.

C’est à partir de cette approche que nous pouvons comprendre l’accord quasi-unanime de tous les courants politiques de l’époque, à maintenir Chadli Bendjedid comme président, pour conduire le processus du multipartisme en dépit de sa responsabilité directe dans les crimes commis pendant les manifestations de 1988. Ceci explique aussi le coup d’Étatmilitaire suite aux résultats des élections de 1991. Ces résultats électoraux, constituent un dépassement du seuil tolérable pour la gestion du compromis que conduisait Chadli Bendjedid pendant ces trois années.

En réalité, le renversement du processus démocratique, issu du 5 Octobre, touchait le rôle des partis politiques qui cessaient d’être partie prenante du compromis politique après que l’islamisme soit devenu un danger pour le système, à maintenir sa position de maître du jeu, dans le cadre de ce multipartisme biaisé.

La détérioration de la situation sécuritaire qui a suivi l’arrêt du processus électoral a participé à un affaiblissement supplémentaire du rôle des partis politiques.

La grave crise sécuritaire dont la gestion sécuritaire exclusive du système de la crise politique que traversait le pays, a conduit à détourner le rejet du système par le peuple des partis politiques, vu la perte de confiance en leur rôle, et de ce fait, à faire échouer complètement l’expérience d’ouverture naissante et la vider de son contenu porteur de possibilité de changement démocratique.

L’opposition a été incapable de jouer son véritable rôle et en face, le pouvoir n’est prêt à accepter aucun compromis, sauf à la condition d’obtenir la soumission totale à ses options stratégiques.

Les conséquences concrètes de cette fracture entre le peuple, abandonné et les élites de l’opposition, sont le passage du pays à une phase des émeutes populaires revendicatives à caractère politique et social. En la matière, le printemps noir en Kabylie, a constitué l’événement déclencheur et en même temps, son point culminant avant la révolution de Février 2019.

Face à cette nouvelle phase politique populaire, la situation des partis politiques a continué à se détériorer. Non seulement, les partis continuaient à trainer leurs anciens handicaps des années 90, en restant emprisonnés dans le compromis avec le système, mais aussi, ils se voyaient affectés substantiellement par un nouveau fléau que sont la corruption et l’argent sale ayant marqué le champ politique pendant la période bouteflikienne.

Tous ces éléments réunis ont participé au déclenchement de la révolution populaire pacifique de 2019. Cette révolution s’est imprégnée des mouvements revendicatifs passés, des échecs de l’ouverture démocratique d’octobre 1988, apprivoisée par le système, de la décennie noire qui a gravement atteint le corps de la nation, et dont la guérison ne pourra se faire que par une révolution qui rompe avec toutes les causes politiques l’ayant produite.

Cette incapacité des élites politiques, issues du compromis politique de 1988, à coller au Hirak populaire et à adopter la revendication de rupture radicale d’une révolution populaire ne croyant plus aux solutions biaisées, se manifeste en généralpar la persistance des partis ou élites de l’opposition à rester l’intérieur de leur citadelle idéologique et leurs appréhensions électorales de courte vue.

Ils ont vu dans le Hirak révolutionnaire une opportunité à leur retour dans la scène politique par la même façon qui a permis au FIS et autres, d’encadrer la colère populaire. L’implication des partis avec des visées électorales dans une révolution qui voulait rompre avec tout ce qu’a produit le système depuis 1988, allait les conduire à être l’objet du rejet révolutionnaire populaire et, de ce fait, à être un élément handicapant, ne permettant pas la cristallisation d’une représentation politique organisée de la révolution, capable de transformer l’aspiration populaire au changement démocratique en projet politique porteur d’une feuille de route « concrétisable » afin de consacrer réellement ce changement.

Ce qui est nouveau dans le processus, pas encore terminé, c’est la capacité qu’a montré le Hirak à dépasser les anciens clivages idéologiques, qui ont, par le passé, affaibli l’opposition face au système, en plaçant la démocratie comme socle principal du mouvement populaire. Il en sort, que toute la mémoire blessée des années 90, les victimes politiques depuis 1962, les victimes sociales de la période bouteflikienne ont trouvé dans la revendication démocratique radicale, une issue pour dépasser toutes leurs limites.

Dans la situation actuelle, le Hirak populaire est l’unique socle permettant l’émergence d’une réelle réconciliation nationale qui réalisera l’intégration nationale et l’union entre Algériens. C’est ce que le système politique n’a pu réaliser dans la cadre de sa logique autoritaire, opposée à la souveraineté populaire.

En fait, la réconciliation de Bouteflika n’était que le simulacre d’une réconciliation nationale, comme le multipartisme de Chadli Bendjedid n’était qu’un simulacre du multipartisme démocratique.

La liaison établie par le Hirak entre toutes les victimes du système depuis 1962, avec la nécessité d’une solution démocratique, et la problématique de la souveraineté populaire constitue un capital vital pour notre révolution. Le Hirak confirmera la marginalité de toutes les thèses idéologiques qui veulent récupérer la révolution et l’obsolescence de la classe politique, porteuse de ces thèses clivantes, qui sont les germes d’une guerre civile.

La situation actuelle, caractérisant la scène politique, est paradoxale. A savoir, entre un blocage sur le plan des élites, dont les partis en constituent la plus claire manifestation, et une émancipation populaire des anciens handicaps, dont le Hirak en est la sublime illustration, permettant de remettre la politique dans le giron populaire démocratique radical, tel que nous l’avons connu dans notre héritage politique du mouvement national et de la révolution de novembre 1954.

Face à cela, l’unique solution reste l’adoption par ces élites velléitaires, issues d’octobre 1988, de l’idée de suicide de classe qu’a proposée Amilcar Cabral, martyr de la liberté, aux élites hésitantes, à rejoindre leur peuple dans l’action de libération nationale. Ce qui exige l’abandon définitif des privilèges octroyés par le système colonial et les illusions des idées réformistes.

Les élites politiques nationales actuelles doivent se suicider comme élites octobriennes et régénérer de nouveau, tel un phénix, dans lanouvelle donne politique du 22 Février 2019 et se débarrasser de toutes les illusions et caractères réformistes qui ont marqué le champ politique d’avant 2019.

Aujourd’hui, l’impératif d’abandonner l’illusion à maintenir le multipartisme dans le cadre de ce système et l’exigence de rejoindre le Hirak sont devenus, indissociables.

Le Hirak révolutionnaire doit passer à la construction d’un bloc historique sous forme de front national démocratique, aspirant à la refondation d’un multipartisme démocratique, réel, qui rompe d’une manière radicale avec les anciens compromis. Le Hirak est la solution, et de lui émergera la solution.

Fathi Ghares

Coordinateur du MDS

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