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dimanche 14 avril 2024
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Le Hirak : des dogmes et des hommes (Contribution)

Dans un nouveau chapitre de l’ouvrage “Dissidence populaire Regards croisés”, Hacène Hirèche, consultant, analyse la relation tumultueuse entre religion et politique au sein du Hirak algérien. Soulignant le caractère durable de ce soulèvement populaire, l’auteur appelle à un débat apaisé sur la place de l’islam dans la sphère politique afin de rapprocher les positions divergentes des acteurs laïcs et islamistes du mouvement.

Le Hirak : des dogmes et des hommes

Le nom même de cette révolte populaire, en son ampleur, marque le pari et le défi qu’il suscite: Hirak/Amussu est un terme polysémique. Mouvement, révolte, soulèvement, marche, remous, remuement, soulèvement, voire révolution. Il évoque aussi l’idée de durée.

Ce n’est pas un séisme mais une transmutation comme celle que provoquent les saisons ou le printemps pour n’évoquer que lui. Le printemps n’est pas aussi éphémère que le clament les poètes. Il dure suffisamment pour nourrir son environnement et s’éclipse avant de revenir toujours avec autant d’éclat. Son arrêt n’est qu’une phase de maturation. Il reprend là où son cycle le commande.

Le Hirak aussi a ses cycles, il n’est jamais éteint. Il attise ses braises ardentes tant que perdurent l’incurie et le despotisme du pouvoir sans boussole.

Ménager les bourgeons et crever l’abcès

Incontestablement ce Hirak/amussu est un soulèvement pacifique. Cela relève presque du miracle tant les Algériens cumulent des souffrances depuis plusieurs générations. L’objectif de ce réveil collectif est de procéder à un changement calme et progressif et non à une violente table rase. Cela dit, quelle que soit la nature paisible du printemps, immanquablement surgissent des turbulences.

Il en est ainsi des polémiques entre acteurs politiques laïcs et islamistes qui ont accompagné, tantôt en douceur, tantôt avec véhémence, ce mouvement tout au long de son action et surtout depuis sa phase de repos. Phase imposée d’abord par la Covid-19 puis par les forces de répression. Certains acteurs ou observateurs préfèrent parler d’opposition entre soummamiens et badissiyines.

Les rudes échanges entre les partisans de l’un et de l’autre camp, montrent la nécessité historique de ménager les bourgeons et, en même temps, de crever l’abcès.

Les ravages causés par la décennie noire et son cortège de milliers de morts et de disparus n’ont pas réussi à enterrer définitivement la hache de guerre et n’ont visiblement pas abouti aux mêmes leçons pour tous. Certes, pour le moment les échanges restent verbaux mais les sorties régulières d’une frange d’islamistes comme Abderrazak Mokri et de tant d’autres fatwatistes n’augurent rien de bon, celles de l’état- major non plus.

Politique et religion terrains inflammables

Il ne s’agit pas pour moi de renvoyer dos à dos les deux camps cités plus haut mais plutôt de participer modestement à l’émergence d’une réflexion commune et de chercher, avec le plus grand nombre, des pistes pour résoudre un conflit qui peut être un frein pour la suite ou pour la conclusion du Hirak, voire qui peut s’avérer une vraie poudrière et dans son berceau en Algérie et dans la diaspora.

Les violences verbales et quelque peu physiques qui se sont manifestées à la Place de la République (Paris) le dimanche 12 juillet 2022, par exemple, ne sont pas une indication pour nous rassurer d’autant plus qu’elles étaient suivies peu après par les événements de Dijon où, semble-t-il, des Tchéchènes radicalisés se seraient attaqués à des Nord-africains. Mon propos n’est pas d’amplifier la portée de querelles très circonscrites, mais il ne faut rien négliger. Religion et politique sont tous deux des terrains très inflammables.

C’est pourquoi il me semble clair que le Hirak/Amussu ne pourra pas faire l’économie d’un débat autour de cette question cruciale qu’est le couple « Islam et politique». La période du confinement (total ou partiel) suivie de la trêve imposée par une répression stalinienne sont un moment de transition propice pour clarifier les positions de chaque acteur et de chaque camp. Non pas pour vaincre mais pour rapprocher les points de vue ou à tout le moins étouffer le feu. Dans toute crise, la tentative des uns d’en appeler à l’épée du « Ciel » et de celle des autres d’en référer au glaive du « Tsar », peut mal se terminer. Janvier 1992 en est une expérience douloureuse dont les braises ne sont pas encore totalement éteintes.

Il faut donc garder notre calme car peu de sujets comme « Islam et politique », occasionnent tant de malentendus, de réponses toutes faites, de raccourcis, de virulences, voire de violences. C’est un sujet devenu permanent et passionnel et internationalisé depuis au moins la « révolution » iranienne pour ne parler que de la période récente.

Tout dans un tel débat peut s’avérer un vrai piège susceptible de passer de turbulences à de graves dérives : les références linguistiques, culturelles, historiques, langagières, géopolitiques, économiques, anthropologiques, sont autant de mèches que l’on peut allumer dès lors qu’elles s’appuient sur les certitudes rigides des uns ou des autres.

Tout peut déclencher une avalanche émotionnelle incontrôlable. Nous n’avons pas une expérience de libres débats et nous considérons comme particulièrement tabous les sujets relatifs à la sphère religieuse, historique ou aux mœurs. Si vous rajoutez à ce cocktail, l’ego légendaire de l’Algérien et ses comportements impulsifs, vous conviendriez que l’explosif n’aurait pas forcément une odeur de printemps.

Algérie, crise de confiance et compromis difficiles

Aussi longtemps que l’on puisse remonter dans l’histoire, nous avons du mal à saisir où s’arrêtent et où commencent le champ religieux et celui du politique. Les frontières entre leur théâtre d’action et de discussions sont minces et volatiles. Même dans les pays sécularisés, la séparation des deux ordres reste parfois floue ce qui provoque des retours de feu sporadiques, mais parfois menaçants.

En Algérie ou dans la diaspora, sur les réseaux sociaux ou sur les plateaux télés, nous relevons régulièrement que certains s’assoient sur des arguments politiques pour défendre des intérêts religieux ou s’appuient sur des arguments religieux pour faire valoir des intérêts politiques. Une telle rhétorique conduit toujours leurs auteurs à imposer l’islam religion de l’État comme une nécessité.

Les islamistes et conservateurs qui y souscrivent pensent que l’Algérie est une terre d’islam même s’ils se défendent de vouloir y effacer toute autre donnée culturelle. À l’opposé, les laïcs estiment que le pays ne peut être qu’une République d’où doit être extirpée la religion même s’ils se défendent de vouloir y éradiquer toute pratique cultuelle.

Depuis la participation de Messali Hadj, auprès de l’émir libanais Chekib Arslan, au congrès islamique et panarabe de 1931 à Jérusalem provoquant un tournant idéologique radical dans le mouvement nationaliste algérien, une crise de confiance s’est installée dans les rangs des militants. Une crise dont les rebondissements de 1949 (crise dite antiberbère) et de 1956 (Congrès de la Soummam) ont poussé ces deux familles protagonistes à s’affronter régulièrement.

Parfois verbalement mais parfois avec violence comme en témoigne l’élimination des nationalistes M’barek Aït Menguellet, Ouali Bennaï et Amar Ould Hamouda (pour ne citer qu’eux), taxés de «berbéro- matérialistes ». Une élimination qui a donné le la à la guerre fratricide FLN/MNA (1) lors même que ce conflit relève d’autres problématiques.

Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, celle-ci montre que les conquêtes de la foi ont été également des conquêtes politiques, et les conquêtes politiques ont été souvent aussi celles de la foi. C’est pourquoi les religions (monothéistessurtout) restent encore difficilement séparables de la politique.

Le danger d’un tel mariage reste d’actualité. Le cas de l’Islam est plus visible, plus étendu mais le retour de l’orthodoxie dans la Russie de Poutine montre bien que le danger peut émerger là où on l’attend le moins.

Les discours des partisans de Donald Trump et de Jair Bolsonaro en sont une preuve, hélas, tout aussi tangible. La crise multiforme d’aujourd’hui, accentuée par la guerre imposée à l’Ukraine par Poutine et par l’arrivée d’une droite fascisante en Israël, obscurcit encore plus la situation et rend les compromis difficiles.

Empereurs, papes, sultans, califes, patriarches, généraux, imams et autres zaïms, tous se sont affrontés à un moment ou un autre de l’histoire, et nous en subissons toujours les répliques. La chute du Chah d’Iran en 1979 et l’arrêt du processus électoral en janvier 1992 en Algérie confirment, si besoin était, ce scénario mortifère recommencé. Le spirituel et le temporel sont des théâtres de compétitions et de conflits plus pour des objectifs de pouvoir que pour une philosophie de la vie. Ceci explique le degré de tension qu’ils génèrent. La situation algérienne d’aujourd’hui et de demain, ne peut être exclue de ce théâtre de bras de fer et de la problématique qu’il nous impose.

Algérie, terre de citoyenneté ou terre d’islam ?

L’argument de certains hirakistes qui consiste à justifier la place de l’islam en tant que religion d’État est souvent ce raccourci : « le peuple algérien étant majoritairement musulman, l’Algérie est donc terre d’islam ». Et tout se passe comme si habiter une terre d’Islam obligerait mécaniquement à épouser la foi islamique et éliminerait, du coup, le droit à la citoyenneté. Y déroger, serait blasphémer.

Le sol serait donc un déterminant religieux, une loi de cause à effet. Pire, ce phénomène historique est essentialisé et fait de la situation actuelle un phénomène irréversible. Si on a pu ou dû changer de religion dans le passé, il n’en serait plus question aujourd’hui, ni demain.

Or cette lecture sommaire et passablement répandue, donne raison à ceux qui, en occident chrétien, voudraient étouffer la pratique de l’islam et n’admettent pas que les musulmans ne s’assimilent pas à la culture du pays d’accueil. Les gue-guères engagées surtout par les souverainistes sur la construction des mosquées en Europe ou sur certains rituels musulmans n’en sont que le symptôme d’une métastase en évolution.

Les attributions du religieux et du politique s’avèrent complexes et conflictuelles. Le partage doit donc être fait sur d’autres lignes, avec d’autres critères. Une troisième voie est possible, celle qui préconise de s’occuper des affaires terrestres sans toutefois écarter complètement les affaires célestes. Certains pays ont réussi ce pari. C’est le cas de la France mais le caractère ostentatoire de ce succès pose aujourd’hui problème en se mutant en discrimination anti « musulmans ».

D’autres l’ont fait avec succès et avec tact, c’est le cas de certains pays nord-européens. Appelée laïcité, sécularisation ou séparation du spirituel et du temporel, cette voie, a permis d’éliminer ou de réduire les affrontements entre religieux et irréligieux.

Les femmes et les hommes du Hirak/Amussu doivent immanquablement résoudre cette équation Islam/politique en s’appuyant sur les expériences qui ont abouti.

Un débat sincère en attendant que se débloque l’étau militaro-affairiste

Nous devrions nous dire cette vérité sans être qualifiés de diaboliques : politique et Islam n’ont jamais fait bon ménage. Et quand ils sont en tandem c’est encore pire, nous le voyons sous nos yeux dans tous les pays musulmans et dans les pays occidentaux à forte communauté musulmane. La religion, c’est le monde de l’ange et du démon, gardons-nous de ce dernier.

Dans ce débat, on raisonne malheureusement plus en termes de halal ou haram qu’en termes de juste ou injuste.

La croyance prime sur le droit. L’adversaire du religieux est considéré comme adversaire d’Allah. À ce titre, il ne peut donc diriger les hommes, les « ɛibad- llah » parce qu’il incarnerait le mal. Un raisonnement aussi binaire ne peut convenir au monde du politique qui repose sur d’infini variables : économiques, géopolitiques, culturelles, sociales, technologiques et tutti quanti.

La vie politique et la vie tout court, doit être autour d’une puissance publique démocratique et non autour de la puissance d’Allah. Celle-ci doit être dans les cœurs, pas dans les institutions.

Alors, pour éviter à l’Algérie d’aujourd’hui et surtout à celle de demain les gageures des liaisons dangereuses qui se nouent dans le couple religion et politique, ne parions pas sur des compromis bancals mais sur des bases claires de citoyenneté.

Séparons ces deux pouvoirs concurrents et irréductibles. La religion convient à la sphère privée et dans les mosquées, mais pas pour figurer comme principe directeur dans les textes fondamentaux de la Nation.Ces textes doivent s’attacher à garantir la liberté de conscience, l’égalité homme/femme, le même traitement pour les langues sans en sacraliser aucune.

Le débat « silmiya/talwit » est à ce prix et il doit être réglé avec intelligence. Telle est ma part de colibri aujourd’hui en attendant que l’Algérie se libère de l’étau militaro-affairiste qui l’enserre, parce qu’elle va s’en libérer.

Hacène Hirèche

Consultant

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