Les polémiques entre
acteurs politiques libres-penseurs et islamistes reviennent à grands pas
-certains préfèreraient parler de soummamiens vs badissiyines. Les rudes
échanges entre les partisans du Dr Saïd Sadi d’un côté et ceux de Rachad de
l’autre prolongés par le duel Méziane Abane / Karim Naït Ouslimane, montrent la
nécessité historique de crever l’abcès.
Les ravages causés par la décennie noire et son cortège de milliers de
morts et de disparus n’ont pas réussi à enterrer définitivement la hache de
guerre et n’ont visiblement pas abouti aux mêmes leçons pour tous. Certes, pour
le moment les échanges restent verbaux mais les sorties précédentes des
islamistes comme Abderrazak Mokri du MSP et de tant d’autres fatwatistes
n’augurent rien de bon, celles de l’état-major non plus. La guerre contre les
civils n’est pas entièrement éteinte et dans la panique, on peut, des deux
côtés, se tromper facilement de cible. Le vainqueur sera toujours le
même : le système en place.
Il ne s’agit pas pour moi
de renvoyer dos à dos les deux camps cités plus haut, il s’agit de participer
modestement à l’émergence d’une réflexion commune et de chercher, avec le plus
grand nombre, des pistes pour résoudre un conflit qui peut être un frein pour
le Hirak/Amussu voire s’avérer une vraie poudrière et sur le terrain en Algérie
et dans la diaspora. Ce qui s’est passé à Place de la République le dimanche 12
juillet n’est pas pour nous rassurer d’autant plus qu’il peut prendre d’autres
proportions, les événements de Dijon sont là pour nous le rappeler. Mon propos
n’est pas d’amplifier la portée d’une querelle très circonscrite mais il ne
faut rien négliger. Religion et politique sont toutes deux des terrains
inflammables.
C’est pourquoi il me
semble clair que le Hirak / Amussu ne pourra pas faire l’économie d’un débat
autour de cette question cruciale qu’est le couple « Islam et
politique ». La période du confinement (total ou partiel) annonciatrice de la
reprise de la rue par la « Révolution du Sourire » comme c’est le cas
à Paris ou Montréal devrait être propice pour clarifier les positions de chacun
et de chaque camp. Non pas pour vaincre mais pour rapprocher les points de vue
ou à tout le moins endiguer le feu. Dans toute crise, la tentative des uns d’en
appeler au « Ciel » et celle des autres d’en référer au « Tsar »,
peut mal se terminer. Janvier 1992 en est une expérience douloureuse dont les
racines n’ont pas été entièrement essouchées.
Il faut donc garder notre
calme car peu de sujets, comme « Islam et politique », occasionnent
tant de malentendus, tant de réponses toutes faites, tant de raccourcis et de
virulences voire de violences. C’est un sujet devenu permanent et passionnel et
qui s’est internationalisé depuis au moins la « révolution » iranienne
pour ne parler que de la période récente.
Tout dans un tel débat
peut s’avérer un vrai piège susceptible d’entrainer de graves dérives :
les références linguistiques, culturelles, historiques, géopolitiques,
économiques, anthropologiques, sont autant de mèches qui peuvent être allumer
dès lors que ces références se confondent avec des certitudes. Tout peut
déclencher une charge émotionnelle incontrôlable parce que nous n’avons pas une
expérience de libres débats et nous avons considéré aussi comme
particulièrement tabous certains thèmes qui touchent à la sphère religieuse,
historique ou aux mœurs. Ajouter à cela l’égo légendaire de l’Algérien, tout le
monde conviendra que le cocktail n’a pas forcément une douce saveur.
Aussi longtemps que l’on
puisse remonter dans l’histoire, nous avons du mal à saisir où s’arrêtent et où
commencent le champ religieux et celui du politique. Les frontières entre leur théâtre
d’action sont minces et volatiles. Même dans les pays sécularisés, la
séparation des deux ordres reste parfois floue ce qui provoque des retours de
feu sporadiques.
En Algérie ou dans la
diaspora, sur les réseaux sociaux ou sur les plateaux télé, nous relevons
régulièrement que certains s’appuient sur des arguments politiques pour
défendre des intérêts religieux ou s’appuient sur des arguments religieux pour
faire valoir des intérêts politiques. Une
telle rhétorique conduit toujours leurs auteurs à imposer l’islam comme
religion de l’État. Les islamistes et conservateurs qui y souscrivent pensent
que l’Algérie est une terre d’islam même s’ils se défendent de vouloir y
effacer toute autre donnée. À l’opposé, les libres-penseurs estiment que le
pays ne peut être qu’une République d’où doit être extirpée la religion même
s’ils se défendent de vouloir y éradiquer toute pratique cultuelle.
Depuis la participation de
Messali Hadj auprès de l’émir Chekib Arslan au congrès islamique et panarabe de 1931 à Jérusalem provoquant
un tournant idéologique dans le mouvement national algérien, une crise de
confiance s’est installée dans les rangs des militants nationalistes. Une crise
dont les rebondissements de 1949 et de 1956 ont poussé ces deux familles
protagonistes à s’affronter régulièrement. Parfois verbalement mais parfois
avec violence comme en témoigne la guerre FLN/MNA (1) et l’élimination des
nationalistes M’barek Aït Menguellet, Ouali Bennaï et Amar Ould Hamouda (pour
ne citer qu’eux), taxés de « berbéro-matérialistes ».
Aussi loin que l’on
puisse remonter dans l’histoire, celle-ci montre que les conquêtes de la foi
ont été des conquêtes politiques et les conquêtes politiques souvent celles de
la foi. C’est pourquoi les religions (monothéistes essentiellement)
restent encore difficilement séparables de la politique et le danger d’un tel
mariage reste potentiellement réel. Le cas de l’Islam est, à l’heure actuelle,
encore plus problématique, plus aigu. La crise multiforme d’aujourd’hui
obscurcit encore plus la situation et rend les compromis difficiles. Empereurs,
papes, sultans, califes, généraux, imams, tous se sont affrontés à un moment ou
un autre de l’histoire et nous en subissons les répliques. La chute du Chah
d’Iran en 1979 et l’arrêt du processus électoral en janvier 1992 en Algérie
confirment, si besoin était, ce scénario mortifère recommencé. Le spirituel et
le temporel sont des théâtres de compétitions et de conflits plus pour des
objectifs de pouvoir que pour une vision de la vie. Ceci explique le degré de
tension qu’ils génèrent.
L’argument qui consiste à
justifier la place de l’islam en tant que religion d’État est souvent ce
raccourci : « le peuple algérien étant majoritairement musulman,
l’Algérie est donc terre d’islam ». Et tout se passe comme si habiter une
terre d’Islam démontrerai mécaniquement sa foi islamique. Y déroger, serait
blasphémer. Le sol serait donc un déterminant religieux, une loi de cause à
effet. Or cette lecture sommaire et passablement répandue, donnerait raison à
ceux qui, en occident chrétien, voudraient étouffer la pratique de l’islam et
n’admettent pas que les musulmans ne s’assimilent pas à la culture du pays
d’accueil. Les gue-guères engagées surtout par les souverainistes sur la
construction des mosquées en Europe ou sur certains rituels musulmans n’en sont
qu’un symptôme.
Les attributions du religieux
et du politique s’avèrent complexes et conflictuelles. Le partage doit donc
être fait sous d’autres lignes, avec d’autres critères. Une troisième voie est
possible, celle qui préconise de s’occuper des affaires terrestres sans
toutefois écarter complétement les affaires célestes. Certains pays ont réussi
ce pari mais avec ostentation comme la France, d’autres l’ont fait avec succès
et avec tact, c’est le cas de certains pays anglosaxons. Appelée laïcité,
sécularisation ou séparation du spirituel et du temporel, cette voie a permis
d’éliminer ou de réduire les affrontements entre religieux et irréligieux. Les
femmes et les hommes du Hirak/Amussu doivent immanquablement résoudre cette
équation Islam/politique en s’appuyant sur les expériences qui ont abouti.
Je connais Saïd Sadi
depuis 1971 et j’étais au RCD de 1989 à 1993. Depuis, nous nous sommes vus au
maximum une dizaine de fois. Mais cette absence de contact ne m’a pas empêché
de suivre ses prises de position politique et sa démarche intellectuelle. Quand
il s’en prend aux militants de Rachad ou aux islamistes en général, ce n’est
pas du tout par islamophobie. Il est lui-même issue d’une famille traditionnellement
pieuse et nationaliste. Je ne crois pas trahir sa pensée en affirmant qu’il veut
leur faire comprendre et nous faire comprendre à nous tous que politique et
Islam n’ont jamais fait bon ménage. Et quand ils font bon ménage c’est encore
pire, nous le voyons sous nos yeux dans tous les pays musulmans et dans les
pays occidentaux à forte communauté musulmane. La religion est le monde de
l’ange et du démon. On y raisonne en termes de halal ou haram. L’adversaire du
religieux est considéré comme adversaire d’Allah. Il ne peut donc diriger les
hommes, les « ɛibad-llah » parce qu’il incarnerait le mal. Un
raisonnement aussi binaire ne peut convenir au monde du politique qui repose
sur d’infini variables, un monde où l’adversaire n’est pas le diable. On peut
donc dialoguer ou négocier avec lui, plus ou moins difficilement certes, mais
on le peut. Il s’agit d’y organiser la
puissance publique et non la puissance d’Allah. Alors pour éviter à l’Algérie
d’aujourd’hui et surtout à celle de demain les gageures des liaisons
dangereuses qui se nouent dans le couple religion et politique, ne parions pas
sur des compromis bancals. Séparons intelligemment ces deux pouvoirs
concurrents et irréductibles. La religion convient bien dans la sphère privée
et dans les mosquées mais pas pour figurer comme principe directeur dans les
textes fondamentaux de la Nation. Ces
textes doivent s’attacher à garantir la liberté de conscience, l’égalité
homme/femme, le même traitement pour les langues sans en sacraliser aucune,
doivent y consacrer la démocratie locale, régionale et nationale. Le débat
« silmiya/talwit » doit être lancé. Ma part de colibri est aujourd’hui
celle-ci.
- La création du MNA (Mouvement National Algérien) par Messali
Hadj et son refus de rejoindre le FLN (Front de Libération National) a provoqué
une lutte fratricide et des trahisons dont nous payons encore les conséquences.
Hacène HIRECHE (consultant
Paris)