La répression du début du mois a fait une centaine de morts. Depuis, les manifestants optent pour des défilés nocturnes.
Les premiers youyous stridents retentissent dans l’obscurité. Dans la
banlieue de Khartoum, la capitale soudanaise, une quinzaine de
personnes se mettent en marche, à la lumière des téléphones portables.
Leurs pas sont rythmés par le son des tambours, ponctué d’un cri:
«Thawra!» («Révolution!»)
L’Association des professionnels
soudanais (APS), qui a mené le mouvement de contestation ces derniers
mois, a appelé à reprendre les manifestations, à la nuit tombée. Depuis
presque deux semaines, le réseau internet est coupé sur ordre des
autorités. Mais le mot d’ordre semble se répandre dans les quartiers,
par le bouche à oreille et par SMS. «Soit nous mourrons, soit nous
obtiendrons nos droits», clament les manifestants. Des hommes, des
femmes et des enfants rejoignent la procession qui grossit jusqu’à
compter environ 300 personnes. Le rassemblement est de courte durée.
Moins d’une heure plus tard, les gens se dispersent et rentrent chez
eux, avant l’arrivée des forces de sécurité. C’est dans une atmosphère
oppressante que la résistance tente de se réorganiser.
Il y a
pourtant eu un bref moment d’euphorie à Khartoum, une allégresse que la
génération qui a grandi sous la dictature d’Omar el-Béchir n’avait
jamais connue. Plusieurs mois de manifestations acharnées ont entraîné
sa chute, le 11 avril, après trente ans au pouvoir. «Je parvenais à
peine à y croire. Et en même temps, j’étais plein d’espoir, raconte Omar
Husham, 21 ans, informaticien. J’en avais les larmes aux yeux.»
L’armée tire sur la foule
Le
sentiment de liberté fut de courte durée. Le 3 juin, alors que les
contestataires continuent d’exiger un gouvernement civil, que le Conseil
militaire de transition (TMC) – qui a pris le pouvoir après la
destitution d’Omar el-Béchir – rechigne à le partager, les forces de
sécurité tirent sur la foule, rassemblée depuis près de deux mois dans
un immense sit-in devant le siège de l’armée. C’est un carnage. Au moins
une centaine de personnes sont tuées. Des centaines d’hommes et de
femmes sont tabassés à coups de canne, fouettés, humiliés. «C’était
horrible, je ne trouve pas les mots pour décrire ce qu’il s’est passé,
dit Omer. J’ai vu des viols, un docteur abattu à bout portant, des
dizaines de blessés qui criaient…» Le traumatisme est profond. «C’est un
deuil. Même ceux qui n’étaient pas là lors du massacre pleurent les
morts et la perte du sit-in», dit Sulaima Sharif, psychologue et
activiste, qui a parlé à de nombreuses victimes des violences. Les
protestataires accusent les Forces de soutien rapide (RSF), des troupes
paramilitaires réputées pour leur brutalité. Elles obéissent aux ordres
du général Mohamed Hamdan Daglo, dit «Hemeti», numéro deux de la junte
militaire, un ancien chef de guerre qui a semé la terreur au Darfour.
Dans les rues de Khartoum, les miliciens des RSF restent présents,
postés à côté de leurs pick-up armés de mitraillettes.
Les
négociations sont au point mort depuis le mois dernier. La coalition
d’opposition, les Forces pour la liberté et le changement (FFC), demande
un partage du pouvoir avant l’organisation d’élections, une enquête
internationale sur le massacre et le retrait des RSF de la capitale. Des
demandes largement rejetées par les militaires, qui disent vouloir
éviter le «chaos». «Nous ne voulons pas que le Soudan devienne une
nouvelle Libye, dit le général Salah Abdelkhalek, membre du TMC. C’est
pour cela que tout le monde devra être inclus dans le gouvernement. Nous
n’avons pas l’intention de rester à la tête du pays. Mais pour
l’instant, le conseil militaire est nécessaire pour la stabilité.» Début
juin, l’Union africaine a suspendu le Soudan, jusqu’à ce qu’un
gouvernement civil soit formé. Le premier ministre éthiopien, Abiy
Ahmed, tente une laborieuse médiation.
Résistance pacifique
Et
la défiance renaît dans les esprits meurtris. «Nos objectifs n’ont pas
été atteints. Le Conseil militaire de transition ne nous représente
pas», dit Sarah, une jeune activiste et étudiante en médecine, qui
participe à un rassemblement de protestation nocturne. Elle a déjà été
arrêtée deux fois. Malgré la colère, la frustration, la peine d’avoir vu
ses rêves de liberté anéantis, elle continue de prôner la résistance
pacifique, face à un adversaire lourdement armé. «Bien sûr que j’ai
peur, dit-elle. Mais nous devons faire passer le message: nous ne les
acceptons pas comme nos dirigeants légitimes. Et pour cette cause, je
suis prête à prendre tous les risques.»
Source 24 heures