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mardi 21 mai 2024
MémoireSouvenir d’un collégien : assassinat d’Amzal Kamel, le 2 novembre 1982

Souvenir d’un collégien : assassinat d’Amzal Kamel, le 2 novembre 1982

Ceci est un témoignage-souvenir du collégien que j’étais, fréquentant le collège Amar Ath Cheikh de Ain El Hammam ex-Michelet au moment de l’assassinat du jeune étudiant Amzal Kamel. Originaire du village de Tiferdoud. Kamel avait suivi sa scolarité dans le même collège et lycée que moi jusqu’à l’obtention de son bac, il s’est ensuite inscrit au département d’Espagnol à l’université d’Alger. Et c’était dans la cité universitaire de Ben Aknoun qu’il fut assassiné à l’arme blanche par des militants islamistes appartenant à la mouvance des frères musulmans, le 2 novembre 1982, à l’âge de 22 ans.

Le crime a été commis lorsqu’il est allé avec ses camarades de la mouvance progressiste pour afficher un appel à la tenue d’une assemblée générale des étudiants dans le restaurant universitaire.

L’information sur la mort de cet étudiant provenant du village voisin « Tifrdoud » s’est vite propagée dans la ville de Michelet et dans les villages avoisinants.  Nous, collégiens au CEM d’Amar Ath Cheikh, nous vivions au rythme des événements de contestations identitaires et démocratiques qui traversaient la région de Kabylie depuis le printemps berbère de 1980. Des grèves régulières étaient organisées dans les établissements scolaires (collèges et lycées) notamment à l’approche du mois d’avril. Ces événements avaient façonné notre quotidien et notre construction idéologique et politique.

L’annonce de la mort d’un étudiant originaire du village près de notre collège fut un choc et nous a replongés malgré nous dans une situation d’incompréhension et d’inquiétude. Certes, en tant que jeunes collégiens, nous ne maîtrisions ni les tenants ni les aboutissants de ce douloureux événement. Le hasard a pourtant fait qu’on le vive de près. Cet acte odieux s’est déroulé à 150 KM de notre ville et collège. Il s’est imposé à nous et a marqué une fois de plus notre génération.

À l’époque, pour la première fois, j’entends le terme « frères musulmans» sans savoir de quoi il s’agit. Mais la perte d’un jeune de chez nous nous interroge et nous révolte.

D’après quelques témoins, le laxisme de l’administration et des autorités a favorisé ce geste criminel, certes commis par ce groupuscule intégriste qui voulait imposer son dictat dans l’enceinte de l’université. Une atteinte réelle aux droits démocratiques et aux franchises universitaires chèrement acquis par le combat des étudiants de tous les pays du monde.

Quelques années plus tard, à mon tour, jeune étudiant, les circonstances ont fait que je participe à la création du Comité de sauvegarde des franchises universitaires que nous avions lancées en janvier 1994 à l’université Mouloud Mammeri de Bouzaréah suite à la répression subie par notre collectif après la marche du 25 janvier 1994 à Alger. La proclamation de ce comité d’éthique et de combat s’est faite sur la place qui porte désormais le nom de Kamel Amzal.

L’enterrement d’Amzal Kamel à son village natal est gravé à jamais dans ma mémoire. Ce jour-là, la ville de Michelet vit au rythme des files interminables de voitures transportant des centaines de personnes vers le village du défunt, mais surtout de nombreux bus d’étudiants venant d’Alger, de Tizi Ouzou et même d’Oran qui traversaient à longueur de journée le centre-ville pour se diriger  à Tiferdoud pour présenter leurs condoléances et assister aux funérailles.

En fin d’après-midi, nous étions une bande de copains du côté de la kasma, au centre-ville en train de jouer. Soudain, nous apercevons une foule nombreuse qui marche en silence à sa tête deux personnes qui portaient le portrait de Kamel. Ce rassemblement de personnes nous a surpris, nous nous interrogions sur le but de cette marche et sur sa destination finale. Et par curiosité, nous nous sommes mêlés aux marcheurs.

La foule a pris le chemin du monument des martyrs qui se trouve à la sortie de la ville pas loin de la tombe de Si Moh Oumehand (grand poète kabyle du XIXe s.). Une fois sur place, nous avons observé une minute de silence à la mémoire du défunt et des martyrs de la guerre de libération.

Je me souviens d’un étudiant qui n’arrivait pas à retenir son émotion. Il a explosé en sanglots demandant justice pour le défunt. Ses camarades sont venus le soutenir et le réconforter. Une fois le silence revenu, un autre étudiant a informé l’assistance de la tenue prochainement d’une réunion à l’université, et il a invité les étudiants à y participer.  La foule s’est dispersée dans le calme avec un sentiment d’incompréhension et de tristesse qui se dessinaient sur tous les visages.

Le soir en rentrant chez moi, j’ai croisé notre voisin Chérif « L » triste et visage fermé, lui qui était toujours souriant et plein d’humour. Il avait dans ses bras le portrait de son camarade Amzal Kamel… Impossible de l’aborder dans cette situation. Plus tard, j’ai appris que Chérif, ami de longue date de Kamel Amzal, était avec lui le jour de son assassinat. Il avait assisté, impuissant comme ses autres camarades à cet acte criminel commit par la horde intégriste.

Ces douloureux souvenirs d’un jeune collégien ont marqué ma vie et ils resteront en ma mémoire jusqu’à mon dernier souffle. Repose en paix, Kamel.

 

Sadek Hadjou

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