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mardi 21 mai 2024
InterviewLa panique du régime algérien

La panique du régime algérien

Le politologue Mohamed Hennad analyse la situation avant le premier tour de la présidentielle algérienne, alors que se profile une cinquième candidature d’Abdelaziz Bouteflika.

 

A quatre mois du premier tour de l’élection présidentielle algérienne, le politologue Mohamed Hennad, professeur de sciences politiques à l’université d’Alger, décrypte les derniers soubresauts de la vie politique du pays, alors qu’une cinquième candidature d’Abdelaziz Bouteflika, 81 ans, est toujours envisagée pour le 19 avril.

Après de nombreux appels à un cinquième mandat du président Bouteflika, on entend ces derniers jours des appels à une « continuité » du pouvoir, des rumeurs de prolongation du quatrième mandat… Qu’en pensez-vous ? La présidentielle pourrait-elle être reportée ?

Pour le moment, ce ne sont que des rumeurs. Je pense donc qu’il est inutile de s’y attarder ! Les appels à un cinquième mandat sont d’une tout autre nature.

En fait, ils n’émanent que de ceux dont le rôle est de jouer les thuriféraires, guidés par le duo fatal FLN-RND [les deux partis au pouvoir, NDLR]. Ceux-là mêmes qui ont soutenu le viol de la Constitution en 2008 pour faire sauter le verrou des deux mandats. Ceux-là mêmes qui seraient heureux si leur idole pouvait continuer sa présidence le temps que durera sa vie parce qu’ils en profitent bien !

Cependant, ces appels incessants pourraient également traduire une certaine difficulté à trouver un successeur au très malade président Bouteflika, difficulté elle-même largement due au vide que le président a voulu créer autour de lui pendant toute cette période à la tête de l’Etat. Et c’est ce vide qui donne l’impression, aujourd’hui, d’une certaine panique chez les obligés du régime.

Qui plus est, il me semble que le système est dans une impasse totale, sinon il aurait fait miroiter un peu ce qu’il compte faire. Car la situation est vraiment critique : le président Bouteflika est tellement mal en point qu’on risque de ne plus le revoir, même pour la signature de la loi des finances 2019 très prochainement. En même temps, la population ne cesse de déclamer haut et fort sa haine et son mépris envers le système. Alors qu’un « cinquième » mandat devient impossible, le système préfère probablement attendre l’issue naturelle dont il compte exploiter une certaine sympathie qu’il mettra à contribution pour placer – encore une fois – son « candidat du consensus ».

Pourquoi aucun autre nom n’émerge aujourd’hui pour se présenter à la prochaine présidentielle ?

C’est justement à cause du vide que je viens de mentionner. Les forces politiques du pays semblent sidérées par trois éléments : d’abord, le défi que le pouvoir s’est permis de lancer à tout le monde, en 2008, en supprimant l’article de la Constitution limitant le nombre de mandats présidentiels à deux pour permettre au président de briguer un troisième mandat ; ensuite, l’inutilité de toute candidature puisque la victoire du « candidat du pouvoir » est assurée d’avance ; enfin, non seulement le fait que le président soit maintenu malgré son incapacité physique totale évidente, mais aussi ces appels que continuent de lancer les partis du pouvoir et le syndicat domestique (UGTA) pour que M. Bouteflika brigue un cinquième mandat. Ainsi, l’opposition, échaudée, se dit : « Laissez-les faire, on voit bien qu’ils vont se casser la gueule » !

La dernière sortie d’Abdelaziz Bouteflika le montre à nouveau très affaibli. Cet état de santé n’influe donc pas sur une possible nouvelle candidature ?

Ce fut une scène humainement insoutenable : le président, visiblement très mal en point, ne tenant sur son fauteuil roulant qu’à l’aide d’une sangle ! Les images ont fait le tour du monde et, malheureusement, égayé quelques plateaux de télévision à l’étranger. Entre-temps, le pays continue de perdre un temps précieux !

On va jusqu’à parler de guerre des clans dans les hautes sphères du pouvoir dès qu’on évoque une éventuelle succession ? De quoi parle-t-on ?

« Guerre des clans » ! De mon point de vue, ces propos expriment moins une réalité politique algérienne qu’une tournure journalistique. Bien sûr, il y a des clans dans tous les régimes politiques, sans pour autant bloquer le pays ou l’exposer à des risques. Chez nous, il me semble que les gens se perdent plutôt en conjectures. En Algérie, les clans ont beau se multiplier, ils obéiront toujours à un même centre, plus ou moins collégial, dont ils sont les obligés. En fait, un peu comme dans un harem ! Enfin, à force de parler de clans, on risque de nous soupçonner de soutenir tel ou tel, alors qu’ils sont tous pareils du point de vue de l’éthique politique.

Mais alors comment expliquer le remplacement, il y a quelques semaines, du président de l’Assemblée nationale ?

Ce qui s’est passé à l’APN [Assemblée populaire nationale, NDLR] – Parlement croupion – pourrait bien être une simple bagarre en interne qui a trouvé sa solution en dehors de l’Hémicycle. En même temps, la saga a bien montré que le respect de la notion de « séparation des pouvoirs » chez nous n’est toujours pas à l’ordre du jour !

Un mouvement contre le cinquième mandat de Bouteflika, Mouwatana (« Citoyenneté »), s’est exprimé. Que représente-t-il ?

Ce mouvement regroupe des personnalités de l’opposition et de la société civile. Comme son nom l’indique, il milite pour un système politique citoyen, respectueux d’une pratique politique saine et efficiente. Mouwatana rappelle le mouvement Barakat de 2014, sauf que celui-ci – comme son nom l’indiquait également (« Ça suffit ») – s’opposait surtout au quatrième mandat. Aujourd’hui, ce mouvement n’est donc plus seulement en opposition mais essaie de faire en sorte que la prochaine élection présidentielle soit le prélude à un nouvel ordre national.

Propos recueillis par Céline Lussato

Source : L’OBS

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