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jeudi 29 février 2024
EconomieLa démocratie et l’économie productive en Algérie : héritage et débats en cours (seconde partie)

La démocratie et l’économie productive en Algérie : héritage et débats en cours (seconde partie)

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III- LA PROBLÉMATIQUE DE LA DOUBLE TRANSITION VERS LA DÉMOCRATIE ET LE MARCHE A LA LUMIÈRE DE L’EXPÉRIENCE ALGÉRIENNE

Des questionnements qui ont structuré notre réflexion puisée au travers de ce qui précède, émergent deux idées principales : la première est relative à la question du contenu des réformes, qui est posée en termes de vitesse des réformes et d’ordre des mesures réformatrices adéquates à initier. La seconde s’intéresse à l’importance des institutions en périodes de transition.

Appliqués au cas de l’Algérie, ces questionnements donnent naissance à deux hypothèses. La première est relative au contenu des réformes initiées. Cette hypothèse largement répandue présume que c’est le mauvais choix du type de réformes (thérapie de choc au lieu du gradualisme) qui expliquerait l’échec de la transition algérienne vers la démocratie et l’économie de marché. La seconde suppose que l’échec de la transition algérienne trouve son origine dans l’absence d’un environnement institutionnel adéquat à l’émergence d’une dynamique d’accumulation indépendante de la rente.

Nous proposons, dans ce qui suit, de vérifier la pertinence des deux hypothèses sus -citées quant à l’explication de l’échec de la transition algérienne. Pour ce faire, nous nous appuyons sur l’histoire de l’Algérie en général et celle de réformes économiques en particulier.

 III.1 Le contenu des réformes initiées

Pour le cas algérien, l’hypothèse tendant à expliquer l’échec de la réforme par le type de transition choisie semble manquer de pertinence. La raison est que l’Algérie avait essayé à la fois le gradualisme et la thérapie de choc ; mais sans résultats probants. Pire, l’Algérie s’est exposée à la fois aux méfaits de l’une et de l’autre : tandis que le gradualisme avait permis aux velléités de retour à l’économie administrée de renaître, la « brutalité » de la thérapie de choc avait conduit à plusieurs dérives, dont la prolifération des monopoles privés notamment dans le commerce extérieur, le bradage de plusieurs entreprises publiques et la dégradation de la situation sociale de la population, sans pour autant relancer l’offre locale. Plusieurs éléments confirment les constats ci-dessus.

Rappelons qu’au début des années 1990, les réformateurs avaient refusé de rééchelonner la dette extérieure par crainte de subir les contraintes du plan d’ajustement. Ils choisirent une transition graduelle à deux étapes : la première était consacrée à la mise en place de l’arsenal juridique permettant la séparation des sphères politique et économique, la seconde avait pour objectif de transformer les structures de l’économie planifiée en économie de marché. Les réformateurs n’avaient pas négligé non plus le rôle des institutions dans la transition vers le marché. Ils associaient aux réformes économiques des réformes politiques instaurant la séparation des pouvoirs et la mise en place d’institutions de marché à tous les niveaux : une Banque Centrale indépendante, la réhabilitation des chambres du commerce et de l’industrie, l’organisation des élections municipales et législatives sans fraude électorale…

En ce sens, nous pouvons conclure que la démarche des réformateurs est dans son contenu louable, si ce n’est que ses concepteurs avaient sous-estimé les velléités de retour à l’économie administrée, notamment au sein de l’Armée Algérienne, le plus puissant acteur du champ politique algérien. Le gradualisme des réformateurs avait laissé donc une marge de manœuvre importante à leurs adversaires au sein de l’appareil de l’État. À ce propos, il est significatif de constater que durant les derniers mois de son exercice, le gouvernement de M. Hamrouche avait compris son « erreur » et a tenté d’accélérer le processus de réformes. Cependant ce « réveil » est intervenu tardivement, le gouvernement réformateur tomba 23 mois après son installation et son programme fut remis en cause.

Par ailleurs, l’analyse de l’histoire récente de l’économie algérienne indique que l’échec du Plan d’Ajustement Structurel en Algérie provient moins du contenu des réformes que le FMI préconisait, que de la manière dont elles ont été mises en œuvre par le gouvernement. S’il est vrai que la thérapie de choc n’avait pas pris en considération ni le facteur temps, ni celui de l’ordre dans la mise en place des réformes, et encore moins celui des changements institutionnels préalables[1], il n’en demeure pas moins que le gouvernement algérien n’avait appliqué que partiellement et non sans dérives, les recommandations du FMI et du Plan d’Ajustement Structurel. Des trois piliers du P.A.S (stabilisation, libéralisation et privatisation), le gouvernement ne s’est concrètement focalisé que sur les mesures visant la stabilisation des finances publiques, le reste du programme étant laissé en « veilleuse ». Pour tromper les Institutions Internationales, la « ruse » du gouvernement algérien consistait à voter des lois et à ne pas les appliquer en prétextant que la situation sécuritaire du pays n’était pas favorable au changement.

Une analyse rétrospective des quatre années de mise en œuvre du P.A.S permet en effet de comprendre que le souci des autorités algériennes était plus l’amélioration des finances publiques que la réforme économique proprement dite. En effet, mis à part quelques privatisations des entreprises publiques ayant de forts potentiels de développement, telles que les infrastructures touristiques, le gouvernement s’est penché uniquement sur la stabilisation des équilibres macro-économiques par la manipulation des seules variables monétaires[2].

Pour rééquilibrer les comptes macro-financiers de l’État, et neutraliser les effets du déficit des entreprises publiques que l’on refusa de privatiser pour des raisons politiques, le gouvernement s’appuya sur le discours du FMI et procéda à la compression maximale de la demande locale par la dévaluation du Dinar Algérien.

Pour que la dévaluation en Algérie ait une chance de produire ses effets économiques, il aurait fallu que le gouvernement engage les réformes structurelles dites de deuxième génération, à savoir la libéralisation des marchés et la privatisation des entreprises publiques déficitaires et la soumission de l’ensemble des activités économiques aux lois du marché. Parallèlement, le gouvernement pouvait profiter de la stabilisation macroéconomique réalisée et de l’amélioration des prix des hydrocarbures à partir de 1998 pour lancer une politique d’encouragement de l’offre locale et des exportations hors hydrocarbures.

A ce stade de réflexion, il y a lieu de s’interroger sur les raisons ayant poussé le gouvernement à abandonner la politique de réformes structurelles dès que les prix des hydrocarbures commençaient à augmenter à partir de 1998.

L’analyse des contradictions caractérisant les pratiques de l’État algérien, durant les deux importantes expériences de transition initiées au début des années 1990 et au milieu de la même décennie, indiquent clairement que l’hypothèse liant l’échec des réformes économiques en Algérie au type de transition adopté est faible pour ne pas dire non pertinente.

III.2 La transition algérienne et la problématique de l’environnement institutionnel

Le concept des institutions, tout comme celui du changement ou du blocage institutionnel, est différemment appréhendé par la littérature consacrée à ces questions. La raison en est qu’il y a presque autant de définitions que d’auteurs se réclamant des différents courants institutionnalistes ou de la théorie de la régulation[3]. Loin d’être un handicap, cette multiplication de définitions nous paraît enrichissante à plus d’un titre : elle permet une avancée considérable en termes de prise en compte d’aspects jusque-là négligés à l’exemple des institutions informelles, et elle assure le développement des approches pluridisciplinaires en sciences sociales, car la question des institutions et de leur rôle favorisant (ou défavorisant) les réformes nécessite la mobilisation de plusieurs disciplines telles que l’économie politique, la sociologie, les sciences politiques, etc.

En toute évidence, il n’est pas dans notre intention de présenter les multiples définitions et nuances qui émergent des travaux de recherche consacrés à la thématique des institutions et de leur influence sur la réussite ou le blocage des réformes visant le changement du mode de production ou de régime d’accumulation. Ceci dépasserait le cadre de notre étude. En revanche, un bref rappel des thèmes récurrents qui traversent le débat sur le rôle des institutions en période de réformes est utile à plus d’un titre.

Dans la littérature se réclamant de l’économie institutionnelle, on distingue entre les institutions formelles et les institutions informelles.

Les institutions formelles peuvent être définies comme un ensemble de règles de jeu inter-liées constituant un système conçu de façon consciente. Elles sont sujettes aux ajustements permanents en fonction des rapports de force entre les différentes forces sociales composant la collectivité. Lesquels rapports s’expriment par le biais de la pression/négociation (grèves, manifestations, etc.) et / ou par les élections. Le tout se déroule dans un cadre institutionnel pacifique régi par des règles de jeu acceptées de tous. C’est le cas des sociétés à système démocratique dans lequel l’alternance au pouvoir est assurée et l’espace public existe.

Quant aux institutions informelles, elles sont le résultat des mutations sociales qui s’expriment de manière implicite à travers les normes sociales et les codes moraux que sécrète la société. Elles résultent de processus historiques longs et sans cesse fluctuants. Elles sont perçues comme des contraintes auxquelles les individus se soumettent pour le bien de tous. D. North, un des auteurs les plus en vue du courant institutionnaliste résume la définition de ces deux types d’institutions comme suit : « Les instituions sont des contraintes établies par les hommes qui structurent les interactions humaines. Elles se composent de contraintes formelles (comme les règles, lois, les constitutions), de contraintes informelles (comme les normes de comportement, des conventions, des codes de conduite auto imposées) et des caractéristiques de leur application ».

Dans ses travaux sur le rôle des institutions, North développe l’idée que plus les institutions (formelles et informelles) sont flexibles, plus elles sont efficaces. Il distingue entre l’efficacité allocutive (une notion chère aux néo-classiques) et l’efficacité adaptative. Pour lui, « la clé de la croissance à long terme réside dans l’efficacité adaptative plutôt qu’allocutive. Les systèmes politiques/économiques qui ont rencontré le succès, ont développé des structures institutionnelles flexibles qui peuvent survivre aux chocs et aux changements qui font partie d’une évolution réussie »

L’autre idée importante développée par North est celle qui distingue entre organisation et institution, pour lui « si les institutions sont des règles du jeu, les organisations et leurs entrepreneurs, sont des joueurs ». Ce se sont en effet la qualité des règles de jeu qui déterminent le type des joueurs et la manière de jouer. Pour l’auteur, les interactions entre organisations et institutions sont tellement fortes qu’elles conditionnent l’évolution du système dans sa globalité. Il souligne à ce propos que « les organisations qui se constituent vont refléter les opportunités créées par la matrice institutionnelle. Si le cadre institutionnel récompense la piraterie, des organisations pirates seront créées ; s’il récompense les activités productives, des organisations – des firmes- seront créées afin de s’engager dans des activités productives »[4].L’auteur, à travers ces lignes, suggère que c’est la matrice institutionnelle qui conditionne la nature du système.

Le rôle des institutions en période de réformes peut être analysé en termes d’arrangements institutionnels et organisationnels optimaux permettant de réformer. Ces derniers se définissent à partir des comportements des agents pouvant être partisans ou opposants aux réformes. Les agents permettant l’application et l’avancement d’une réforme ou le contraire son ralentissement ou son blocage ne sont rien d’autre que les différents acteurs de l’espace public, qu’ils soient décideurs ou non, pouvant par leurs comportements hérités ou induits, favoriser ou rendre difficile la réforme[5].

Cependant, il y a lieu de remarquer que la problématique de l’évolution des arrangements institutionnels -institutions formelles et informelles confondues- vers « l’optimum » est étroitement liée à la question de la démocratie et de la bonne gouvernance[6]. D’ailleurs, les Institutions Financières Internationales évaluent les relations entre les institutions et le développement économique en fonction de trois types d’indicateurs étroitement liés : la qualité de la gouvernance, le niveau de la protection de la propriété privée et enfin, les limites de l’arbitraire du pouvoir exécutif. La bonne gouvernance est associée au degré de démocratie dans le choix des dirigeants, la stabilité politique, la sécurité juridique supposant l’indépendance de la justice et enfin l’absence de corruption.

Poser la problématique de la nature des obstacles devant les réformes économiques en Algérie suppose que l’on détermine la part des deux formes institutionnelles citées plus haut dans l’échec des différentes expériences de transition initiées durant ces dernières décennies. À ce propos, une double interrogation s’impose. L’échec des réformes économiques en Algérie est-il dû aux résistances sociales au changement comme l’affirment certains experts, ou résulte-t-il de l’incapacité des institutions formelles existantes, pour des raisons qu’il conviendra de chercher, à mener à terme une transition vers la démocratie et le marché ?

Pour répondre à ces questions, nous nous fondons sur les caractéristiques de la matrice institutionnelle en Algérie, en fonction des enseignements que livre l’expérience réformiste algérienne de ces trois dernières décennies.

III.3. Les résistances sociales aux réformes en Algérie

L’explication de l’échec des réformes en Algérie par la résistance de la société au changement qu’implique la libéralisation politique et économique de la société est de plus en plus avancée ces dernières années, notamment par le discours officiel. Plusieurs déclarations de responsables algériens en poste, à leur tête le président A. Bouteflika lui-même, attribuent le non fonctionnement de l’économie nationale selon les règles du marché aux « archaïsmes » de la société. Selon cette thèse, les décennies passées sous le système de planification ont fait perdre aux agents économiques la culture d’entreprendre tout en inculquant à la société une culture d’assistanat. La filiation entre ce discours et les assertions expliquant le sous-développement par les résistances culturelles au changement est évidente.

A l’instar de l’hypothèse expliquant l’échec des réformes en Algérie par le type de transition adoptée, celle qui attribue cet échec à l’hostilité de la société aux réformes politiques et aux lois du marché ne résiste pas à l’examen des faits. À ce propos, rappelons que lors de l’analyse des deux expériences algériennes de transition (1989/1994) et (1994/1998), montrent que malgré leur existence, les oppositions aux réformes n’avaient pas atteint l’ampleur suffisante pour bloquer, et encore moins remettre en cause, les processus réformistes engagés par l’État. En effet, l’histoire algérienne des années 1990 ne relève l’existence d’aucun mouvement social conduit par un parti politique ou un syndicat, inscrit implicitement ou explicitement contre les projets de réformes initiés par les pouvoirs publics.

Cependant, il faut convenir que cette absence d’opposition claire ne signifie pas l’adhésion totale de la société aux réformes. À l’évidence, l’hostilité de pans entiers de la société au marché existe, mais elle ne l’était ni pour des raisons culturelles, ni suffisamment importante et organisée au point de pouvoir faire avorter les projets de réformes engagés[7].

Mais cette hostilité que l’on a qualifié de rationnelle, voire même de légitime, est restée passive et au stade des consciences dans le sens où elle ne s’est pas cristallisée dans un mouvement d’opposition franchement hostile aux réformes. À ce propos, il y a lieu de faire remarquer qu’en Algérie, l’état des rapports de force entre la société civile et l’État ne permettait pas à la première de faire avorter les projets du second. En effet, la situation sécuritaire prévalant à l’époque et le caractère foncièrement autoritaire de l’État était suffisamment dissuasifs pour empêcher toute opposition aux « réformes »que l’État « voulait » mettre en œuvre. Ceci pour souligner que l’hypothèse voulant responsabiliser la société de l’échec de la transition algérienne vers le marché est faible pour ne pas dire erronée.

III.3. Dédoublement des structures du pouvoir et la faiblesse des institutions de l’État

Expliquer l’échec de l’expérience algérienne par l’absence d’un environnement institutionnel adéquat au passage vers l’État de droit et l’économie de marché suppose la recherche des éventuelles incompatibilités entre la nature de l’État algérien, ou du régime politique qui l’a investi, avec les lois de l’économie et de la science politique et les conséquences des changements systémiques qu’implique une transition visant la soumission du champ économique à la régulation par le marché.

Ainsi posée, cette problématique exige une analyse à deux dimensions : la première est relative à la nature des institutions de l’État algérien, la seconde concerne le (ou les) facteur (s) à l’origine de leurs (éventuelles) incompatibilités avec un projet de réformes

Économiques pour le passage vers l’économie de marché.

III.3.1. Populisme et émergence de l’État national.

L’État algérien est le fruit d’une idéologie populiste née durant le mouvement national en réponse à l’ordre colonial. Celle-ci est l’expression du désir de réaliser l’autonomie de la collectivité politique à travers la lutte contre la colonisation. À l’image de la plupart des idéologies de combat contre la présence étrangère, le mouvement national algérien concevait l’unité du corps social comme une nécessité historique. Les divisions sociales sont perçues comme une faille susceptible d’être exploitées par l’ennemi pour avorter le projet de libération. C’est pourquoi cette idéologie souhaitait l’unification du corps social et œuvrait concrètement à sa réalisation en évacuant de son programme toutes les questions sur lesquelles divergent les différents courants qui traversaient la société, telle que la question du projet économique d’avenir, la place de la religion, celle de la femme dans la société, celle des langues populaires, etc. Suite à ce processus, il ne restait à l’idéologie du mouvement national, durant la phase finale de sa lutte anticoloniale, qu’un seul mot d’ordre : l’indépendance par la lutte armée. Un projet incarné exclusivement par le FLN.

Le FLN a certes réussi à rendre efficace la quête de la société algérienne de la liberté à travers l’indépendance, mais il a profondément appauvri l’idéologie du mouvement national. La tentative du « congrès de la Soummam » ayant échoué, le FLN rata sa dernière chance d’évoluer en un parti politique moderne.  En effet, au fur et à mesure que la lutte armée s’intensifiait, le FLN se mua progressivement en une machine de guerre. Conséquence : l’idéologie du mouvement national se radicalisa mais surtout se militarisa. Elle radicalisa son discours et fonctionna comme un embryon d’État. Elle s’érigea en direction de la société, conçue comme une entité transcendant les luttes entre partis, groupements d’intérêts et classes sociales ; une sorte de société idéale guidée par un État nourricier « imaginé » comme l’exact contraire de l’État colonial. Ce populisme qui a imprégné l’idéologie du mouvement national a survécu à l’indépendance en se muant en idéologie étatiste. Au nom de la « légitimité historique », le régime politique s’est donné pour mission de construire l’État et de moderniser la société.

Un groupe politique s’est structuré en parti unique, monopolisa le champ politique et encastra le champ économique : voilà la situation à laquelle fut confrontée l’Algérie au lendemain de son indépendance et qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

La notion de privatisation de l’État ou sa patrimonialisation renvoie à une situation historique où un groupe d’individus investit l’État, monopolise le champ politique en se posant comme seul légitime pour représenter « la communauté ». L’État devient un patrimoine semi-privé au service d’un pouvoir dont l’action politique et économique n’aura d’autres objectifs que de durer quel qu’en soit le prix. Les ressources économiques, dans ce cas de figure, deviennent un élément essentiel dans la compétition politique. Elles servent à conserver le pouvoir et à écarter les adversaires. Cette définition s’applique parfaitement au cas algérien.

III.3.2 Le rôle de l’armée dans le système de pouvoir de l’Algérie indépendante.

Durant la phase finale de la guerre de libération, les organes dirigeants du FLN/ALN ont été investis par les militaires, notamment depuis la réunion du CNRA d’août 1957. Toutefois, la mainmise totale de l’armée sur les centres de commande n’eut lieu véritablement qu’après son triomphe durant la crise de l’été 1962.

Jouissant du prestige que lui a conféré la « libération » du pays, mais surtout pour avoir gagné la bataille décisive pour le contrôle du pouvoir en 1962, l’armée se considère comme la seule institution légitime. Elle est l’unique source du pouvoir qu’elle délègue à une élite civile qui se charge des fonctions administratives et économiques. Ce schéma organisationnel provoqua un dédoublement de la structure du pouvoir – un pouvoir informel détenteur réel de l’autorité et un pouvoir formel nichant dans les institutions mais sans autorité réelle – qui devient une caractéristique fondamentale du système politique algérien.

À ce niveau de réflexion, il est important de souligner que l’armée ne tire pas sa « légitimité » uniquement du fait de son rôle historique pendant la guerre de libération. Elle la doit aussi au rôle des membres de la hiérarchie militaire, qui se sont imposés comme acteurs hégémoniques du champ politique en agissant comme des groupes de pression sur l’administration et les institutions.

Dans cette lutte permanente pour la domination, ces groupes de pression utilisent les institutions de l’État et les richesses de la nation pour faire face à toute velléité de contestation de la société. C’est cela qui explique l’échec de toutes les entreprises de réforme entamées jusque-là. À ce propos, rappelons brièvement trois faits significatifs.

Le premier est relatif à l’arrêt brutal des réformes engagées par le gouvernement de M. Hamrouche en 1991. Ce dernier avait accepté de prendre la responsabilité de gérer une crise politique et économique profonde au moment où les caisses de l’État étaient pratiquement vides. Il mit en œuvre une double transition vers la démocratie et le marché dans une période extrêmement difficile. Mais, dès qu’il entama les réformes structurelles visant l’assèchement des rentes et des situations rentières, il a été démis de ses fonctions et son programme fut remis en cause.

Le second fait historique est l’abandon des réformes structurelles du P.A.S, dès que les prix des hydrocarbures sont remontés à partir de 1998. Enfin, on assiste, à partir des années 2000, à la remise en cause du principe même de la réforme. Ainsi, l’opulence financière de l’État a ravivé chez les dirigeants l’illusion d’une possible gestion administrée de l’économie et de la société. Ils procédèrent à la centralisation de la décision politique e et économique, remettent en cause l’autonomie de la Banque d’Algérie, et marquèrent un retour vers le « développement » par les plans étatiques financés par le Trésor public, alimenté par la fiscalité pétrolière.

L’analyse de l’Histoire économique de l’Algérie permet de déduire que l’État « réforme » non pas par conviction politique mais en fonction de sa situation financière. En période de crise, l’État entame les réformes, mais dès que les prix des hydrocarbures s’améliorent, il se rétracte. En d’autres termes, l’obstacle principal à la transition vers le marché est essentiellement politique, car la perspective objective des réformes économiques dans les conditions historiques de l’Algérie ne pouvait être autre que celle de retracer les frontières entre le politique et l’économique, d’un côté, et entre le privé et le public de l’autre. Mais cela suppose que le régime politique se transforme radicalement et accepte le coût politique des réformes économiques.

  1. Conclusion

L’analyse de l’histoire politico- économique de l’Algérie nous permet de mieux cerner la nature des obstacles aux réformes en Algérie. Cette dernière est foncièrement politique, compte tenu des caractéristiques du système politico-économique en place. Ce système obéit à une logique d’ensemble dont la continuité ne fut remise en cause ni par les multiples changements à la tête de l’État, ni par les différents mouvements de réformes économiques engagés depuis le début des années 1980. Au-delà des revirements spectaculaires que l’on a observés de temps à autre, le système demeure fondamentalement inchangé : l’encastrement du champ économique dans la sphère politique, et l’utilisation des ressources économiques pour le maintien au pouvoir, figurent parmi les constantes qui symbolisent la continuité du système malgré les multiples réaménagements qu’il a connu, notamment ces trois dernières décennies. Cet état de fait résume toute l’ambiguïté du régime politique algérien qui, d’un côté, cherche à annihiler le déficit des entreprises publiques qui stérilise la rente pétrolière et, d’un autre, ne veut pas renoncer à l’utilisation de l’économie à des fins de domination ou de contrôle de la société. Dès lors, la question des réformes en Algérie oscille selon la conjoncture entre un discours politique prônant la réforme et des pratiques politiques et économiques produisant et accentuant les déficits.

De par l’idéologie politique qui l’anime, l’État algérien est obsédé par la confiscation de tous les pouvoirs à la société, aux premiers desquels il y a le pouvoir économique. Les nationalisations du temps de la planification centralisée et le contrôle étatique d’accès au marché après les « réformes », sont inscrits dans cette perspective. En ce sens, la rente permet au régime de ne pas dépendre de l’impôt, donc d’une économie productive. Ce faisant, il empêche l’émergence de couches sociales productives et entreprenantes en favorisant celles qui se reproduisent par la captation de la rente.

Cependant, il est fort à parier que cette situation de blocage manifeste dans laquelle vit et évolue la société algérienne ne va pas se perpétuer. Cette assertion est justifiée par au moins quatre facteurs, pouvant agir mutuellement ou indépendamment :

Le premier est que l’État algérien est dans l’incapacité de trouver l’artifice idéologique qui lui permettra d’asseoir sa légitimité. Après l’épuisement de la légitimité historique, et celle de la lutte contre le terrorisme, il ne lui reste plus que celle de développer le pays, à défaut de quoi la société le disqualifiera à la première occasion qui se présentera (crise politique, baisse brutale des prix des hydrocarbures, etc.).

Le second est relatif à la possibilité d’émergence d’un secteur privé autonome. Les brèches ouvertes par la libéralisation partielle en cours, grâce aux réformes économiques qui n’ont pas été remises en cause ou ce qui en reste, peuvent en effet donner naissance à une élite économique issue du secteur privé.  Ayant conscience de cette possibilité, le régime, à travers le FCE, tentent d’avorter toute velléité d’émergence d’un secteur privé autonome. Les difficultés que rencontre le Groupe Cévital et son patron Issad Rebrab sont significatives.

Il y a également lieu de citer la possibilité de pressions pour le changement qui proviendraient des partenaires étrangers. Les pays occidentaux, notamment ceux de l’Union Européenne, pourraient en effet ne plus se satisfaire uniquement du rôle de l’Algérie comme frontière tampon -qui contient les problèmes d’émigration clandestine, de terrorisme, de criminalité internationale, …- et ce au regard du constat que cette politique ne peut juguler ces phénomènes, et qu’il n’y a d’autre alternative à leur résorption que le développement de leurs voisin immédiats.

En outre, on peut voir dans l’émergence de syndicats autonomes de la fonction publique un embryon d’une société civile autonome qui finira, à terme, par imposer l’institutionnalisation du pouvoir et la représentation plurielle de la société.

Aussi, contrairement à ce que laisse supposer certaines analyses, la société algérienne n’est pas insensible aux bouleversements que connaissent plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Moyens Orient. La révolution du jasmin en Tunisie, la chute de Mobarek en Égypte, le renversement violent du régime libyen, la résistance armée pour le changement en Syrie … sont autant d’événements qui montrent on ne peut plus clair que l’aspiration pour le changement et le développement est une réalité sociologique incontournable pour les peuples de cette région. De toute évidence, la société algérienne ne peut rester indéfiniment en marge de cette perspective historique. Pour de multiples raisons en lien notamment avec son Histoire récente, la voie privilégiée est celle de l’observation, mais la revendication du changement radicale se fera entendre d’une façon de plus en plus insistante dans un futur proche.

Enfin, la chute durable est importante des prix des hydrocarbures, qui se produit depuis 2014 peut être aussi un facteur qui infléchirai le rapport de domination entre le régime et la société.

Au terme de cette réflexion, il nous semble opportun de rappeler, les propos combien significatifs de Blandine Barret-Kriegel, lorsqu’elle affirme qu’« une société qui ne s’est pas constituée en société civile et un État qui ne s’est pas transformé en État de droit ne peuvent faire place ni à l’aventure de la réalisation effective de la liberté ni à la formation d’une économie de marché ».  La classe politique et les organisations de la société civile et les autres forces aspirants au changement en Algérie devaient, non seulement méditer ce lien entre les réformes économiques et politiques dans leurs analyses de l’évolution historique du pays, mais elles doivent prendre conscience que seule un rapport de force construit avec les segments autonomes de la société est susceptible de contraindre le régime en place à l’acceptation dans transition démocratique dans le pays.

Mourad Ouchichi

[1] Comme le souligne fort bien les gradualistes dans leurs critiques du modèle standard de la transition.

[2] Une comparaison entre la manière dont ont été menées les privatisations en Algérie avec celle observée en      Russie au temps de B. Eltsine est prometteuse.

[3] Pour plus de détails sur les enseignements de l’école de la régulation appliquée à l’économie algérienne, nous recommandons particulièrement la lecture de la thèse de Doctorat de S. Bellal, intitulée La crise du régime d’accumulation en Algérie : une approche par la régulation, soutenue à l’ENPS, Alger 2010.

[4] Les citations de D.North contenues dans ces paragraphes sont rapportées par B. Chavance, L’Economie institutionnelle, La Découverte, Paris 2007.pp.65.68.

[5] Les comportements hérités de la période d’avant les réformes (une sorte d’habitus). Les comportements induits sont des réactions ex-post produites par les pertes d’acquis provoquées par la réforme.

[6] Dans les systèmes politiques non démocratiques les institutions sont figées et elles ne changent qu’a coups de révolutions et de contre révolutions.

[7] Il convient de souligner que les oppositions dont il s’agit ici se limitent à celles des acteurs non étatiques, travailleurs, syndicats, partis d’opposition, etc.

 

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