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samedi 15 juin 2024
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Hirak : Travailler pour faire émerger une plateforme commune (Contribution)

Ce texte est une analyse rétrospective du « Hirak », le soulèvement populaire pacifique et prodémocratie qui a débuté en Algérie en février 2019, rédigée par Saïd Salhi, défenseur des droits humains. L’auteur revient sur les origines, l’essor, les défis et les perspectives de ce mouvement citoyen à l’approche de son 4ème anniversaire en 2023.

Le Hirak pacifique et pro-démocratie, de février 2019 est un miracle mais surtout une chance historique pour le changement en Algérie. Le déferlement populaire n’a pas seulement surprise le pouvoir en place, mais aussi la classe politique et civile.

Au moment où l’on pensait que tout était perdu, qu’on allait subir l’affront et l’humiliation de plus du 5e mandat, le peuple comme un seul homme est sorti dans la rue pour dire son mot. Un véritable sursaut citoyen qui a puisé toute sa force dans son passé et expériences antérieures.

Le mur de la peur est brisé. Enfin, le peuple s’est libéré de ses traumatismes. Désormais, il se projette dans l’avenir. Le message était sans ambiguïté : rupture avec l’ancien système, changement démocratique et pacifique et enfin expression unitaire, c’est toute une feuille de route pour le changement.

Le Hirak était aussi l’expression d’un échec de toute une expérience démocratique, notamment de représentation politique et de médiation sociale. Il s’est exprimé en dehors des cadres classiques des partis politiques et de la société civile. Il interpelle tout le monde, dès le début, une fois l’objectif fixé, le changement radicale du système, l’interlocuteur désigné : le pouvoir réel en l’occurrence l’armée, la dynamique populaire et citoyenne est mise en route.

Nous avons été parmi les premières entités à prendre position en faveur du Hirak, à s’impliquer et à s’organiser en tant que coalition de la société civile, la Laddh était en première ligne dès les premiers jours. Notre mandat était d’aider à organiser le mouvement populaire et à ouvrir un cadre de dialogue, de convergences dans la société, à traduire les revendications de rue en projet politique pour imposer le changement.

Nous avons travaillé sans relâche et de manière constante sur cette feuille de route tout au long des trois années du Hirak, organiser, coordonner et faire émerger une plateforme commune pour aller vers le changement pacifique, apaisé et progressif via une transition démocratique et concertée.

Nous avons lancé l’idée de la conférence nationale du consensus pour le changement qui devait réunir tous les acteurs en phase avec les objectifs du Hirak, des partis politiques de l’opposition, des organisations de la société civile autonome, des activistes et personnalités nationales, un long et non moins facile processus de concertations politiques sans exclusif a été lancé dès le mois de mars 2019.

L’idée est de faire émerger un consensus autour des préalables démocratiques et une feuille de route à même de négocier avec le pouvoir , y compris l’armée pour le changement via une transition et un processus constituant. Malheureusement les deux idées bien qu’elles ont eu une large adhésion dans la société ont été vite diabolisées par le pouvoir, ses relais politiques et médiatiques et certaines forces même dans le Hirak, comme d’ailleurs l’idée de l’organisation qui a vu une forte résistance dans le Hirak.

Pour certains, il fallait se suffire du fait que Bouteflika soit démis et il fallait revenir vite au processus électoral, donc aux élections présidentielles. C’était d’ailleurs la feuille de route de l’armée incarnée par l’état-major, déclinée clairement dans un de ses éditos sur le journal El Djeich : rétablir vite la façade civile et faire barrage à l’idée de la transition et du processus constituant qui remet la parole au peuple pour décider des contours de la nouvelle république avant toute élection.

Au-delà de la répression qui s’est abattue sur le Hirak, le pouvoir a joué sur plusieurs registres à la fois, pour la singularisation du Hirak, il est clair que la Kabylie au pointe du Hirak dès le début était devenue un obstacle devant le pouvoir qui voulait en finir, surtout avec le retour du Hirak en février 2021 après une année de trêve sanitaire alors que le pouvoir pensait que le Hirak était mort.

Le pouvoir n’est pas allé chercher loin, deux mouvements antinomiques pour neutraliser le Hirak jouant sur la divisions et les peurs et traumatismes du peuple algérien, un qui rappelle le fameux « danger kabyle » et l’autre qui rappelle « la décennie noire ».

Le MAK et Rachad sont les deux mouvements choisis pour s’attaquer au Hirak et éteindre toute vie politique, l’amendement du code pénal et la trouvaille de l’article 87 bis relatif au terrorisme a été pour beaucoup pour affaiblir le Hirak, c’est ainsi que le Hirak reçoit son deuxième coup après celui de la pandémie Covid-19 qui l’a affaibli en partie. La malchance ne s’est pas arrêtée là.

Le pouvoir a profité du contexte international suite à l’invasion de l’Ukraine et la crise énergétique internationale pour reprendre du poils de bête et redoubler la répression pour en finir avec le Hirak , alors que la société est prise au piège, car après avoir choisi le cadre pacifique pour éviter toute confrontation avec le pouvoir, plus précisément le pouvoir réel « l’armée » , ce dernier par sa violente répression n’a laissé aucune autre option. C’est ainsi que le peuple s’est résigné à la résistance pacifique en subissant la facture des arrestations arbitraires et toutes sortes d’arbitraires.

C’est cette triste réalité qui a marqué toute l’année 2022, la répression et le dossier des détenus d’opinion, le Hirak est interdit d’expression surtout de rue depuis mars 2021. Toutes les initiatives politiques, y compris celles en lien avec la solidarité et contre la répression, ont été étouffées, une année chaotique pour le Hirak et les droits humains en Algérie.

Que faire à l’occasion du 4e anniversaire ? Pouvons- nous au moins marquer une célébration de cette date historique ? En 2021 nous étions les seuls à la célébrer au CDDH de Bejaia non sans contraintes et pressions des autorités bien que cette date soit décrétée journée nationale.

Que sera l’année 2023? Le peuple reprendrait-il l’initiative : renouer avec le travail de l’organisation et de l’action politique, bien que le pouvoir semble décidé à ne rien lâcher du moins pas avant les élections de 2024, où certainement, il aurait déjà assuré la succession ou la continuité du système, d’autant que ce dernier n’a pas changé.

Je pense pour ma part que le défi de l’organisation reste toujours d’actualité, une priorité, organiser la solidarité et la résistance citoyenne pacifique face à la répression, renforcer les jonctions avec les forces actives dans la société, notamment avec la diaspora qui dispose de beaucoup de potentialités pour redynamiser le mouvement.

Notre histoire nous a enseigné que dans les moments de crises, toutes les luttes et les résistances ont été menées de l’extérieur. Il faut dépasser ce complexe que le pouvoir a sciemment cultivé dans la société, les liens entre l’intérieur et l’extérieur doivent être renforcés, dans ce sens.

La question des droits humains portée par le mouvement de la société peut encore continuer à rassembler et fédérer les énergies, nous devons nous adapter avec la nouvelle situation, il faut surtout donner un cadre à toutes les nouvelles énergies qui ont émergé dans le Hirak dans toutes les wilayas.

Maintenant que les décantations sont faites, il faut rassembler ce qui reste des forces saines qui ont survécu. Ce sont ces mêmes forces qui peuvent demain porter le projet du changement dans un cadre unitaire et démocratique.

Je pense qu’il faut tirer les conclusions et les leçons dans l’expérience du Hirak. Je ne dirais pas que le mouvement est mort car la société bouge toujours et la lame de fond pour le changement est toujours vivace au sein surtout de la jeunesse.

Saïd Salhi, Défenseur des droits humains Vice-président de la Laddh, Belgique.

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