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vendredi 19 avril 2024
ActualitéAlgérie : révolte inédite contre le pouvoir

Algérie : révolte inédite contre le pouvoir

Cet article a fait la une du journal le Monde.

Pour la première fois en vingt ans, des dizaines de milliers d’Algériens ont marché dans les grandes villes du pays pour dire non à la « mascarade ».

Cinquième mandat de Bouteflika : « L’Algérie dit non ! » Accompagnant une photo de foule, l’exclamation barre la « une » du quotidien francophone El Watan, ce 23 février, et résonne un peu comme une libération. La veille, des milliers de personnes ont défilé à Alger et d’autres grandes villes du pays pour dire leur refus de voir le président sortant, 81 ans, briguer un cinquième mandat le 18 avril en dépit de son état de santé.

Un mouvement inédit et spectaculaire : c’est la première fois, en vingt ans de règne d’Abdelaziz Bouteflika, que les Algériens descendent simultanément dans les rues de plusieurs régions du pays pour le contester. À Alger, la mobilisation a surpris aussi bien les opposants que le pouvoir. La capitale, où les rassemblements sont interdits depuis l’année 2001, a connu ses plus importantes manifestations depuis près de dix-huit ans.

Les mots d’ordre des cortèges sont tranchants. Contre Ahmed Ouyahia, le très impopulaire premier ministre, traité de « voleur ». Contre le cinquième mandat, objet de toutes les colères. « Bouteflika, ya Saïd [le frère du président], pas de cinquième mandat »« le peuple veut le changement de régime », « non à la mascarade ». Mais aussi, fait nouveau, contre le président lui-même. Ainsi, un slogan irrévérencieux venu des stades de football, où les tribunes sont connues pour être des espaces de contestation politique, était particulièrement repris : « Bouteflika le Marocain, pas de cinquième mandat ».

Bouteflika étant né à Oujda, au Maroc. Jusqu’ici, beaucoup d’Algériens considéraient le président comme un vieil homme malade que son entourage ferait mieux de laisser en paix, mais la récente annonce de sa candidature à un cinquième mandat a fait tomber les digues de la bienséance.

Le 10 février, après des semaines de suspense, le pouvoir faisait en effet savoir par le biais d’un communiqué signé Abdelaziz Bouteflika que celui-ci était officiellement candidat à sa réélection. « La volonté inébranlable de servir la patrie ne m’a jamais quitté et elle me permet de transcender les contraintes liées aux ennuis de santé auxquels chacun peut être un jour confronté », y écrivait le président.

L’annonce avait provoqué un choc tant l’état de santé du chef de l’État semble incompatible avec les fonctions présidentielles. Victime d’un AVC en 2013, celui-ci n’apparaît quasiment plus en public, est incapable de s’adresser directement aux Algériens et même désormais de recevoir les hôtes étrangers. Malgré tout, les différents clans qui composent le pouvoir algérien n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur une éventuelle succession. La machinerie s’est alors mise en route pour faire avaliser un cinquième mandat.

Faute d’un candidat valide, les partis et les clientèles du régime ont organisé des cérémonies surréalistes autour du « cadre », le portrait de Bouteflika, censé suppléer à son absence physique. Ces scènes ont fait naître répulsion et colère, mais les autorités n’ont pas pris la mesure de l’indignation qui montait dans le pays.

Les signaux n’ont pourtant pas manqué. Mardi dernier, à Khenchela, dans l’est du pays, un maire a décidé qu’aucun parrainage autre que pour Abdelaziz Bouteflika ne serait accepté dans sa mairie. En réaction, des milliers de personnes se sont rassemblées devant la mairie et ont exigé le retrait d’un portrait géant du président qui voisinait avec un grand drapeau national. Le propos d’un manifestant – « enlève la photo et laisse le drapeau » – a ensuite fait fureur dans le pays. À Annaba, le jour suivant, des habitants ont investi le siège de la mairie, arraché un portrait du président qu’ils ont cassé et piétiné. Les images sont devenues virales. À Alger, le grand portrait de Bouteflika accroché près de la grande poste a été arraché, vendredi, par des manifestants.

Ces rassemblements sont un signal fort envoyé au pouvoir : une partie des Algériens ne se résignent pas à la reconduction du statut quo, à cette perspective jugée humiliante d’un cinquième mandat, et sont prêts pour cela à descendre dans les rues. Pour empêcher toute contestation, le régime a souvent utilisé la peur du chaos, dans un pays qui a vécu dix années de terrorisme. « L’État a prouvé par le passé qu’il peut maîtriser la rue. Nous avons fait comprendre au groupe qui sillonnait le pays en appelant auboycott de demander des salles. Mais ils ne feront pas sortir le peuple dans la rue. Nous les empêcherons de maîtriser la rue ou de nous créer de l’anarchie », avait prévenu le premier ministre, Ahmed Ouyahia, à l’intention des partis d’opposition appelant au boycott de l’élection présidentielle.

ÉVITER UNE PROPAGATION « VIRALE »

Le pouvoir a, semble-t-il, tenté de limiter les mobilisations. Révélées sur les réseaux sociaux, des consignes pour des prêches incitaient les imams à mettre en garde leurs fidèles contre la « défiance » à l’égard du « dirigeant », à rappeler les « bienfaits de la stabilité » et les drames que vivent des pays comme la Libye et la Syrie. Tous les imams n’ont pas suivi ces « directives ». Ceux qui l’ont fait n’ont pas eu de succès et ont même parfois suscité des mouvements d’humeur de leur public.

La crainte d’une forte mobilisation semble également avoir été anticipée dans certaines villes par les services de sécurité, qui ont tenté d’éviter une propagation « virale » de la contestation et une visibilité des manifestations en ciblant Internet. Des perturbations rendant les connexions sur les réseaux sociaux très problématiques ont été signalées dès jeudi soir à partir de 22 heures et se sont amplifiées dans la journée du vendredi. Elles ont notamment visé les régions d’Alger, TiziOuzou, Blida, Médéa et Chlef.

Malgré tout, la contestation s’est déroulée de manière pacifique à Alger et dans les grandes villes du pays – d’Annaba, à l’est, à Oran, à l’ouest, en passant par Sétif, Béjaïa ou encore Ouargla, dans le Sud – et a même gagné des villes moyennes comme Jijel, dans le NordEst, Sidi Bel Abbès, à l’ouest, ou encore Aïn Beïda, dans les Aurès.

Née d’appels diffusés sur les réseaux sociaux, elle n’a été revendiquée par aucun parti. « Le fantasme de la récupération islamiste sur lequel joue le pouvoir n’a pas marché. Les manifestants sont venus des mosquées, mais également de leurs quartiers, de leurs maisons. C’est une Algérie diverse, sereine pacifique et déterminée qui était dans la rue. C’est une jeunesse qui ne se résigne pas. Le pouvoir est averti, l’option du statu quo ne sera pas une promenade », souligne Moumène Khelil, secrétaire général de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme.

LE POUVOIR MARCHE SUR DES ŒUFS

Ces manifestations, aussi inattendues que massives, auront-elles une incidence sur leschoix du pouvoir ? Jeudi, la télévision a diffusé la prestation de serment du nouveau président du Conseil constitutionnel, Tayeb Belaiz, un fidèle du chef de l’État qui a, entre autres prérogatives, celle de valider les candidatures à la présidence de la République, dont le dossier prévoit la fourniture d’un « certificat médical délivré à l’intéressé par des médecins assermentés ». Une chose est sûre : la résistance au cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika a cessé d’être virtuelle et le pouvoir marche sur des œufs. Malgré un déploiement massif, les forces de sécurité sont dans l’ensemble restées passives. Le pouvoir est, lui, resté silencieux.

Le prochain test pourrait avoir lieu dès ce dimanche. Le mouvement Mouwatana (« citoyenneté ») a appelé à des rassemblements « de la dignité » afin d’exprimer le rejet des Algériens du « cinquième mandat et du régime politique en place et exiger l’État de droit promis depuis la déclaration du 1er novembre 1954 ». Le jour même, le président Abdelaziz Bouteflika devrait se rendre à Genève pour y effectuer des « contrôles médicaux périodiques », a annoncé un communiqué de la présidence de la République.

Amir Akef (avec Charlotte Bozonnet et Madjid Zerrouky à Paris)

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