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Il y a 62 ans, la France détournait l’avion des historiques du FLN

“Ne me tuez pas, je n’aurais pas cru les Français capables de ça”. Prêtés à Ben Bella dans de nombreux livres dont “Les espions français parlent”, un ouvrage collectif dirigé par Laurent Sébastien (Editions Nouveau Monde, 2011), ces propos n’ont jamais été confirmés ni infirmés. Mais ils continuent de résonner comme la première réaction à chaud d’un hiérarque du FLN au détournement de l’avion transportant les dirigeants du Front.

Nous sommes le 22 octobre 1956, c’est un lundi, premier jour ouvrable en Afrique du Nord. Contrairement au plan de vol, le DC3 d’Air-Atlas atterrit, contraint, à Alger-Maison Blanche. L’appareil devait assurer la liaison Rabat-Salé-Tunis. “Bienvenue à Tunis”, dit l’hôtesse, une honorable correspondante du SDECE, le service d’espionnage français. À l’approche de Maison-Blanche, la dame avait pris soin d’“agir” sur les hublots et distraire ses célèbres passagers en multipliant les amabilités. Avant même de sortir de la carlingue, Ben Bella, Ait-Ahmed, Boudiaf, Khidder et Lacheraf sont accueillis par un drôle de comité d’honneur : des soldats français.

A en croire le récit consigné dans un des chapitres de l’ouvrage dirigé par Laurent Sébastien, c’est à ce moment là que les “Cinq” réalisent qu’ils ne sont pas à Tunis-Carthage mais à Alger-Maison Blanche. Peu importe si Ben Bella ait prononcé le “Ne me tuez pas, je n’aurais pas cru les français capable de ça” ! Le fait est là, écrit avec l’encre de la barbouzerie dans la chronologie de l’histoire contemporaine.
L’opération “Hors-Jeu” -c’est le nom de code qui lui a été donné par le SDECE- a bien eu lieu. Et c’est un acte de “PIRATERIE AÉRIENNE”. Le qualificatif n’est pas le fait du seul FLN, de ses sympathisants et d’une poignée d’historiens. Le détournement de l’avion transportant les “Cinq” a été décrit comme tel -une “piraterie aérienne”- par un membre du quarteron de barbouzes en chef qui, depuis Alger, ont coordonné l’opération tout au long de cette journée automnale du 22 octobre 1956.

Chef du service de renseignement opérationnel, le colonel Parisot avait parlé de “piraterie aérienne” dans ses mémoires. Le colonel avait géré l’opération “Hors-Jeu” avec le commandant Germain, représentant en chef du SDECE pour l’Afrique du Nord, le colonel Wirth, chef du 2e bureau de la Xe région militaire (Algérie), et le lieutenant-colonel Simoneau, chef du centre de coordination inter-armées. Ce sont eux qui, quelque part à Alger, ont “travaillé” le “Hors-Jeu” et mettre les “Cinq” hors d’état de remporter le “match” de la guerre d’indépendance.

Curieusement ou hasard du calendrier, le rapt des “Cinq” s’est déroulé dans une journée marquée par une double absence : le gouverneur général en Algérie Robert Lacoste était absent d’Alger en ce 22 octobre et le président du Conseil, Guy Mollet, était absent de Matignon pour cause de déplacement au Nord. Cette double absence ne signifie pas pour autant que l’opération “Hors-Jeu” n’a été validée par le pouvoir politique, bien au contraire. Le secrétaire d’Etat à La Défense, Max Lejeune, était au rang des principaux “acteurs” du coup. Mais l’artisan principale reste le SDECE.

En historien spécialiste du monde du renseignement, le français Rémi Kauffer le souligne à grands traits dans un énième livre sorti au début de ce mois : Histoire mondiale des services secrets (Editions du Perrin). Morceau choisi : “Sur le front algérien, le SDECE est déjà à pied d’œuvre, et sur le mode action violente”. C’est le colonel Jean Allemand, alias “Germain”, ancien chef du contre-espionnage anti-allemand en Algérie, qui “organise avec l’aval du directeur général du SDECE, Pierre Boursicot, le détournement sur Alger du DC 3 civil affrété par le roi du Maroc”.

Le rapt “vaut un plébiscite en France mais beaucoup de critiques à l’étranger, où l’on parle de piraterie et de violation de la légalité internationale”. Certitude, “Hors-Jeu” reste dans l’histoire comme la première opération de piraterie aérienne visant des dirigeants/décideurs. Destinée à mettre “hors-jeu” cinq personnalités du FLN dont quatre avaient le statut de fondateurs/artisans du processus de novembre, l’opération n’a pas atteint son objectif. Lancée deux années plus tôt, la guerre d’indépendance n’a pas avorté au soir du rapt à la vue, aux quatre coins du monde, d’un cliché en Nour et blanc. Un cliché voulu par Max Lejeune et la IVe République comme la preuve de la mort définitive de la rébellion !

Youssef Zerarka

Source : huffpostmaghreb.com

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